252
LIVRE XIII.
Nov. i8ûi. Ces scènes avec les officiers de l’armée d’Italie étaient desscènes d’amis, brouillés un jour, s’embrassant le lendemain.Elles avaient quelque chose de plus sérieux avec les géné-raux du Rhin, plus froids et plus haineux. Malheureusementune division funeste commençait à éclater entre le général enchef de l’armée d’Italie, et le général en chef de l’armée duRhin, entre le général Bonaparte et le général Moreau.
Moreau, depuis la campagne d’Autriche, dont il devait le suc-cès, du moins en partie, au Premier Consul, qui lui avait donnéà commander la plus belle armée de la France, Moreau passaitpour le second général de la République. Au fond personnene se trompait sur sa valeur: on savait bien que c’était un es-prit médiocre, incapable de grandes combinaisons, et entière-ment dépourvu de génie politique. Mais on s’appuyait sur sesqualités réelles de général sage, prudent et vigoureux, pouren faire un capitaine supérieur, et capable de tenir télé auvainqueur de l’Italie et de l’Égypte. Les partis ont un mer-veilleux instinct pour découvrir les faiblesses des hommeséminents. Ils les flattent, ou les offensent tour à tour, jusqu’àce qu’ils aient trouvé l’issue par laquelle ils peuvent pénétrerdans leur cœur, pour y introduire leurs poisons. Ils avaientbientôt trouvé le côté faible de Moreau, c’était la vanité. Uslui avaient, en le flattant, inspiré contre le Premier Consulune jalousie fatale, qui devait le perdre un jour. Pour sur-croît de malheur, Moreau venait de faire un mariage qui avaitcontribué à le jeter dans cette voie funeste. Les femmes desdeux familles Bonaparte et Moreau s’étaient brouillées pour
les mêmes mots. C’est une expression que vous êtes constamment destine' àentendre.
«L’histoire du général Lannes s’était répandue et paraissait occuper beau-coup : le sous-préfet d’Autun, un citoyen d’Avallon m’en avaient parlé, maisavec des circonstances diverses, que des lettres de Paris leur avaient rappor-tées comme anecdotes. J’ai eu de nouveau occasion de remarquer à quel pointtout ce qui a trait à votre personne s’empare de l’attention publique et devientsur-le-champ l’occupation de la France.»