380
LIVRE XIV.
Mai 1802. républicain, était cependant celui de tous qui se montrait leplus pressé de voir le pouvoir souverain de son frère, élevésur les ruines de la République. Tout récemment il avait re-fusé de dîner chez madame Bonaparte, disant qu’il s’y rendraitlorsqu’il y aurait une place marquée pour les frères du Pre-mier Consul. Au sein de cette famille, madame Bonaparte,plus digne d’intérêt parce qu’elle n’éprouvait pas toutes cesardeurs ambitieuses, et les redoutait, au contraire, madame Bo-naparte était, suivant son ordinaire, plus effrayée que satisfaitedes changements qui se préparaient. Elle avait peur, commenous l’avons déjà dit, qu’on ne fit franchir trop tôt à son mariles marches de ce trône, où elle avait vu siéger les Bourbons,et où il lui semblait incroyable que d’autres qu’eux pussentêtre assis. Elle craignait que des frères inconsidérés, jalouxde partager la grandeur de leur frère, ne hâtassent impru-demment son élévation, et, pour le faire monter trop vite, neprécipitassent elle, lui, eux, tous enfin, dans un abîme. Ras-surée à un certain degré par la tendresse de son époux, surle danger d’un divorce prochain, elle était dans le momentpoursuivie d’une seule image, celle du nouveau César, frappéd’un coup de poignard, à l’instant où il essaierait de poser lediadème sur sa tête.
Madame Bonaparte avouait hardiment ses craintes à sonépoux, qui la faisait taire, en lui imposant silence brusquement.Repoussée, elle s’adressait alors aux hommes qui avaient surlui quelque influence, les suppliait de combattre les conseilsde frères ambitieux et mal avisés, et donnait ainsi à ses répu-gnances, à ses craintes, un éclat fâcheux qui déplaisait au Pre-mier Consul.
Parmi les personnages admis dans cet intérieur, le ministreFouché, entrait plus qu’un autre dans les vues de madameBonaparte. Ce n’est pas qu’il eut plus de fierté de sentimentsque les hommes dont le Premier Consul était entouré, et queseul, entre tous, il ne cherchât pas à plaire au maître inévi-