174
LIVBE XXXV.
Avril 1809 . presque converti son déplaisir en irritation. Le prince Eugène,redoutant plus son père adoptif que l’opinion du monde, avaità peine osé lui rendre compte de ses revers, et s’était bornéà lui écrire : Mon père, fai besoin de votre indulgence. Crai-gnant votre blâme si je reculais, f ai accepté la bataille, et jel’ai perdue. — Pas une explication n’avait suivi ces courtesparoles pour dire où en étaient les choses, et ce silence s’é-tait prolongé pendant plusieurs jours, ce qui avait fort em-barrassé Napoléon qui ne savait quelles étaient ses pertes,quels étaient les progrès de l’ennemi en Italie, quels dangerspouvaient menacer son flanc droit pendant sa marche surVienne. — Soyez vaincu, avait répondu Napoléon dans plu-sieurs lettres, soyez vaincu, soit; j’aurais dû m’y attendre ennommant général un jeune homme sans expérience, tandisque je n’ai pas voulu que des princes de Bavière, de Saxe, etde Wurtemberg, commandassent les soldats de leur nation!Vos pertes, je vous enverrai de quoi les réparer; les avan-tages de l’ennemije saurai les neutraliser; mais pour cela ilfaudrait que je fusse instruit, et je ne sais rien. Je suis ré-duit à chercher dans les bulletins étrangers la vérité que vousdevriez m’apprendre. Je fais ce que je n’ai jamais fait, ce quidoit répugner par-dessus tout à un sage capitaiue, je marchemes ailes en l’air, ne sachant ce qui se passe sur mes flancs.Heureusement je puis tout braver, grâce aux coups que j’aifrappés; mais il est cruel d’être tenu dans une telle ignorance!— Napoléon ajoutait ces belles paroles, que nous citons tex-tuellement parce qu’elles importent à la gloire du plus grandde ses lieutenants, à Masséna : «La guerre est un jeu sérieux» dans lequel on compromet sa réputation, ses troupes et son» pays. Quand on est raisonnable, on doit se sentir, et con-» naître si l’on est fait ou non pour le métier. Je sais qu’en» Italie, vous affectez de beaucoup mépriser Masséna '. Si je
1 Ces paroles sont une allusion aux propos habituels que tenait à cetteépoque une jeunesse, brillante mais légère, accourue, à la suite de la res-