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Tome premier.
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LES CONFESSIONS.

Je la fis plus agréablement que je n’aurois dû m’y attendre, etmon manant ne fut pas si bourru qu’il en avoit l’air. C’étoit unhomme entre deux âges, portant en queue ses cheveux noirs gri-sonnants, l’air grenadier, la voix forte, assez gai, marchant bien,mangeant mieux, et qui faîsoit toutes sortes de métiers, faute d’ensavoir aucun. Il avoit proposé, je crois, d’établir à Annecy jene sais quelle manufacture. Madame de Warens n’avoit pas man-qué de donner dans le projet, et c’étoit pour tâcher de le faireagréer au ministre qu’il faisoit, bien défrayé, le voyage de Turin.Notre homme avoit le talent d’intriguer en se fourrant toujoursavec les prêtres ; et, faisant l’empressé pour les servir, il avoit prisà leur école un certain jargon dévot dont il usoit sans cesse, se pi-quant d’être un grand prédicateur. Il savoitmême un passage la-tin de la Bible; et c’étoit comme s’il en avoit su mille, parcequ’ille répétoit mille fois le jour. Du reste, manquant rarement d’ar-gent quand il en sa voit dans la bourse des autres; plus adroitpourtant que fripon, et qui, débitant d’un ton de racoleur ses ca _pucinades, ressembloit à l’ermite Pierre, prêchant la croisade lesabre au côté.

Pour madame Sabran son épouse, c’étoit une assez bonnefemme, plus tranquille le jour que la nuit. Comme je couchoistoujours dans leur chambre, ses bruyantes insomnies m’éveilloientsouvent, et m’auroient éveillé bien davantage si j’en avois com-pris le sujet. Mais je ne m’en doutois pas même, et j’étois sur cechapitre d’une bêtise qui a laissé à la seule nature tout le soin demon instruction.

Jem’acheminois gaiement avec mon dévot guide et sa sémillantecompagne. Nul accident ne troublamon voyage : j’étois dans laplusheureuse situation de corps et d’esprit où j’aie été de mes jours.Jeune, vigoureux, plein de santé, de sécurité, de confiance en moiet aux autres, j’étois dans ce court mais précieux moment delà vieoù sa plénitude expansive étend pour ainsi dire notre êtrepartoutesnos sensations, et embellit à nos yeux la nature entière du charmede notre existence. Ma douce inquiétude avoit un objet qui la ren-doit moins errante etfixoit mon imagination. Je me regardois commel’ouvrage, l’élève, l’ami, presque l’amant de madame de "Warens.Les choses obligeantes qu’elle m’avoit dites, les petites caressesqu’elle m’avoit faites, l’intérêt si tendre qu’elle avoit paru prendreà moi, ses regards charmants, qui me sembloient pleins d’amourparcequ’ils m’en inspiroient; toutcela nourrissoit mes idées durant