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Tome premier.
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PARTIE I, LIVRE II. ( 1728 - 1731 .) 65

la marche, et me faisoit rêver délicieusement. Nulle crainte, nuldoute sur mon sort ne troubloit ces rêveries. M’envoyer à Turin,c’étoit, selon moi, s’engager à m’y faire vivre, à m’y placer con-venablement. Je n’avoisplus de souci sur moi-même; d’autress’étoient chargés de ce soin. Ainsi je marchois légèrement, allégéde ce poids; les jeunes désirs, l’espoir enchanteur, les brillantsprojets remplissoient mon ame. Tous les objets que je voyois mesembloient les garants de ma prochaine félicité. Dans les maisonsj’imaginois des festins rustiques; dans les prés, de folâtres jeux ;le long des eaux, les bains, des promenades, la pêche ; sur lesarbres, des fruits délicieux ; sous leur ombre, de voluptueux tête-à-tête; sur les montagnes, des cuves de lait et de crème, une oisi-veté charmante, la paix, la simplicité, le plaisir d’aller sans sa-voir où. Enfin rien ne frappoit mes yeux sans porter à mon cœurquelque attrait de jouissance. La grandeur, la variété, la beautéréelle du spectacle rendoient cet attrait digne de la raison; la va-nité même y mêloit sa pointe. Si jeune aller en Italie, avoir déjàvu tant de pays, suivre Annibal à travers les monts, me paroissoitune gloire au-dessus de mon âge. Joignez à tout cela des stationsfréquentes et bonnes, un grand appétit et de quoi le contenter ;car en vérité ce n’étoit pas la peine de m’en faire faute, et sur ledîner de M. Sabran, le mien ne paroissoit pas.

Je ne me souviens pas d’avoir eu dans tout le cours de ma vied’intervalle plus parfaitement exempt de soucis et de peine quecelui des sept ou huit jours que nous mimes à ce voyage ; car lepas de madame Sabran, sur lequel il falloit régler le nôtre, n’enfit qu’une longue promenade. Ce souvenir m’a laissé le goût leplus vif pour tout ce qui s’y rapporte, surtout pour les monta-gnes et les voyages pédestres. Je n’ai voyagé à pied que dansmes beaux jours, et toujours avec délices. Bientôt les devoirs,les affaires, un bagage à porter, m’ont forcé de faire le monsieuret de prendre des voitures; les soucis rongeants, les embarras, lagêne, y sont montés avec moi ; et dès-lors, au lieu qu’auparavantdans mes voyages je ne sentois que le plaisir d’aller, je n’ai plussenti que le besoin d’arriver. J’ai cherché long-temps, à Paris,deux camarades du même goût que moi qui voulussent consacrerchacun cinquante louis de sa bourse et un an de son temps à faireensemble, à pied, le tour de l’Italie, sans autre équipage qu’ungarçon qui portât avec nous un sac de nuit. B'ean .uup ue gens sesont présentés, enchantés de ce projet en apparence, mais au