LES CONFESSIONS.
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fond le prenant tous pour un pur château en Espagne, dont oncause en conversation sans vouloir l’exécuter en effet. Je me sou-viens que, parlant avec passion de ce projet avec Diderot etGrimm, je leur en donnai enfin la fantaisie. Je crus une fois l’af-faire faite : le tout se réduisit à vouloir faire un voyage par écrit,dans lequel Grimm ne trouvoit rien de si plaisant que de fairefaire à Diderot beaucoup d’impiétés, et de me faire fourrer à l’in-quisition à sa place.
Mon regret d’arriver si vite à Turin fut tempéré par le plaisirde voir une grande ville, et par l’espoir d’y faire bientôt unefigure digne de moi ; car déjà les fumées de l’ambition me mon-toient à la tête ; déjà je me regardois comme infiniment au-dessusde mon ancien état d’apprenti : j’étois bien loin de prévoir quedans peu j’allois être fort au-dessous.
Avant que d’aller plus loin, je dois au lecteur mon excuse ouma justification tant sur les menus détails où je viens d'entrer quesur ceux où j’entrerai dans la suite, et qui n’ont rien d’intéres-sant à ses yeux. Dans l’entreprise que j’ai faite de me montrertout entier au public, il faut que rien de moi ne lui reste obscur oucaché ; il faut que je me tienne incessamment sous ses yeux ; qu’ilme suive dans tous les égarements de mon cœur, dans tous lesrecoins de ma vie ; qu’il ne me perde pas de vue un seul instant,de peur que, trouvant dans mon récit la moindre lacune, le moin-dre vide, et se demandant, Qu’a-t-il fait durant ce temps-là? il nem’accuse de n’avoir pas voulu tout dire. Je donne assez de priseà la ma'ignité des hommes par mes récits, sans lui en donner en-core par mon silence.
Mon petit pécule étoit parti : j’avois jasé, et mon indiscrétionne fut pas pour mes conducteurs à pure perte. Madame Sabrantrouva le moyen de m’arracher jusqu’à un petit ruban glacéd’argent que madame de Warens m’avoit donné pour ma petiteépée, et que je regrettai plus que tout le reste ; l’épée mêmeeût resté dans leurs mains si je m’étois moins obstiné. Ils m’a-voient fidèlement défrayé dans la route , mais ils ne m’avoientrien laissé. J’arrive à Turin sans habits, sans argent, sans linge,et laissant très exactement à mon seul mérite tout l’honneur dela fortune que j’allois faire.
J’a - ois des lettres, je les portai ; et tout de suite je fus mené àl’hospice des catéchumènes, pour y être instruit dans la religionpour laquelle on me vendoit ma subsistance. En entrant je vis une