PARTIE I, LIVRE II. ( 1728-1731. ) 8g
sérénité d'ame avec laquelle elle en remplit les devoirs sans négli-gence et sans affectation. Elle étoit naturellement sérieuse. Sur lafin de sa maladie elle prit une sorte de gaieté trop égale pour êtrejouée, et qui n’étoit qu’un contre-poids donné par la raison mêmecontre la tristesse de son état. Elle ne garda le lit que les deuxderniers jours, et ne cessa de s’entretenir paisiblement avec toutle monde. Enfin, ne parlant plus, et déjà dans Es combats del’agonie, elle fit un gros pet. Bon! dit-elle en se retournant,femme qui pette n’est pas morte. Ce furent les derniers motsqu’elle prononça.
Elle avoit légué un an de leurs gages à ses bas domestiques ;mais, n’étant point couché sur l’état de sa maison , je n’eus rien.Cependant le comte de La Roque me fit donner trente livres, etme laissa l’habit neuf que j’avois sur le corps , et que M. Lorenzivouloit m’ôter. Il promit même de chercher à me placer, et mepermit de l’aller voir. J’y fus deux ou trois fois sans pouvoir luiparler. J’étois facile à rebuter, je n’y retournai plus. On verrabientôt que j’eus tort.
Que n’ai-je achevé tout ce que j’avois à dire de mou séjour chezmadame de Vercellis ! Mais, bien que mon apparente situationdemeurât la même, je ne sortis pas de sa maison comme j’y étoisentré. J’en emportai les longs souvenirs du crime et l’insuppor-table poids des remords dont, au bout de quarante ans, ma con-science est encore chargée, et dont l’amer sentiment, loin de s'af-faiblir, s’irrite à mesure que je vieillis. Qui croiroit que la fauted’un enfant pût avoir des suites aussi cruelles ? C’est de ces suitesplus que probables que mon cœur ne sauroit se consoler. J’ai peut-être fait périr dans l’opprobre et dans la misère une fille aimable,honnête, estimable, et qui sûrement valoit beaucoup mieux quemoi.
Il est bien difficile que la dissolution d’un ménage n’entraineun peu de confusion dans la maison , et qu’il ne s’égare bien deschoses : cependant, telle étoit la fidélité des domestiques et la vi-gilance de monsieur et madame Lorenzi, que rien ne se trouva demanque sur l’inventaire. La seule mademoiselle Pontal perdit unpetit ruban couleur de rose et argent déjà vieux. Beaucoup d’au •très meilleures choses étoient à ma portée; ce ruban seul me tenta,je le volai; et comme je ne le cacliois guère , on me le trouvabientôt. On voulut savoir où je Pavois pris. Je me trouble, je bal-butie , et enfin je dis, en rougissant, que c’est Marion qui me l’a
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