PARTIE I, LIYBE II. ( 1728-1731.) 91
la misère et l’abandon comme le plus grand danger auquel je l'aieexposée. Qui sait, à son âge, où le découragement de l'innocenceavilie a pu la porter ? Et si le remords d’avoir pu la rendre mal-heureuse est insupportable, qu’on juge de celui d’avoir pu larendre pire que moi !
Ce souvenir cruel me ti’ouble quelquefois, et me bouleverse aupoint de voir dans mes insomnies cette pauvre fille venir me re-procher mon crime comme s’il n’étoit commis que d’hier. Tantque j’ai vécu tranquille il m’a moins tourmenté, mais au milieud'une vie orageuse il m’ôte la plus douce consolation des innocentspersécutés : il me fait bien sentir ce que je crois avoir dit dansquelque ouvrage que le remords s’endort durant un destin pro-spère, et s’aigrit dans l’adversité. Cependant je n’ai jamais puprendre sur moi de décharger mon cœur de cet aveu dans le seind’un ami. La plus étroite intimité ne me l’a jamais fait faire à per-sonne , pas même à madame de Warens. Tout ce que j’ai pu fairea été d'avouer que j’avois à me reprocher une action atroce, maisjamais je n’ai dit en quoi elle consistoit. Ce poids est donc restéjusqu'à ce jour sans allégement sur ma conscience ; et je puis direque le désir de m’en délivrer en quelque sorte a beaucoup contri-bué à la résolution que j’ai prise d’écrire mes confessions.
J’ai procédé rondement dans celle que je viens de faire, et l'onne trouvera sûrement pas que j’aie ici pallié la noirceur de monforfait. Mais je ne remplirais pas le but de ce livre (a), si jen’exposois en même temps mes dispositions intérieures, et queje craignisse de m’excuser en ce qui est conforme à la vé-rité. Jamais la méchanceté ne fut plus loin de moi dans cecruel moment ; et lorsque je chargeai cette malheureuse fille,il est bizarre, mais il est vrai que mon amitié pour elle enfut la cause. Elle étoit présente à ma pensée ; je m’excusai sur lepremier objet qui s’offrit. Je l’accusai d’avoir fait ce que je vouloisfaire, et de m’avoir donné le ruban, parceque mon intention étoitde le lui donner. Quand je la vis paraître ensuite, mon cœur futdéchiré ; mais la présence de tant de monde fut plus forie que monrepentir. Je craignois peu la punition, je ne eraignois que lahonte ; mais je la craignois plus que la mort, plus que le crime,plus que tout au monde. J’aurais voulu m’enfoncer, m'étoufferdans le centre de la terre : l’invincible honte l’emporta sur tout,la honte seule fit mon impudence ; et plus je devenois criminel ,
(o) V ,\b. Mais je nerempliroispas non pins ma lâche, si....