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Tome premier.
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PARTIE I, LIVRE III. (1728-1731.) 101

me fit asseoir au coin de son feu, et, m’interrogeant avec la plusgrande douceur, il vit bientôt que mon éducation, commencéesur tant de choses, n’étoit achevée sur aucune. Trouvant surtoutque j’avois peu de latin, il entreprit de m’en enseigner davantage.Nous convînmes que je me rendrois chez lui tous les matins, etje commençai dès le lendemain. Ainsi, par une de ces bizarreriesqu’on trouvera souvent dans le cours de ma vie, en même tempsau dessus et au-dessous de mon état, j’étois disciple et valet dansla même maison, et dans ma servitude j’avois cependant unprécepteur d’une naissance à ne l’être que des enfants des rois.

M. l’abbé de Gouvon étoit un cadet destiné par sa famille àl’épiscopat, et dont par cette raison l’on avoit poussé les étudesplus qu’il n’est ordinaire aux enfants de qualité. On l’avoit en-voyé à l'université de Sienne, où il avoit resté plusieurs années,et dont il avoit rapporté une assez forte dose de cruscantismepour être à peu près à Turin ce qu’étoit jadis à Paris l’abbé deDangeau (*). Le dégoût de la théologie l’avoit jeté dans les belles-lettres ; ce qui est très ordinaire en Italie à ceux qui courent lacarrière de la prélature. Il avoit bien lu les poètes, il faisoit pas-sablement des vers latins et italiens. En un mot, il avoit le goûtqu’il falloit pour former le mien et mettre quelque choix dans le fa-tras dont je m’étois farci la tête. Mais, soitque mon babil lui eût faitquelque illusion sur mon savoir, soit qu’il ne pût supporter l’en-nui du latin élémentaire, il me mit d’abord beaucoup trop haut ;et à peine m’eut-il fait traduire quelques fables de Phèdre, qu’ilme jeta dans Virgile, où je n’entendois presque rien. J’étois des-tiné, comme on verra dans la suite, à rapprendre souvent le la-tin et à ne le savoir jamais. Cependant je travaillois avec assez dezèle, et monsieur l’abbé me prodiguoit ses soins avec une bontédont le souvenir m’attendrit encore. Je passois avec lui une bonnepartie de la matinée, tant pour mon instruction que pour sonservice ; non pour celui de sa personne, car il ne souffrit jamaisque je lui en rendisse aucun, mais pour écrire sous sa dictée etpour copier ; et ma fonction de secrétaire me fut plus utile quecçlle d’écolier. Non seulement j’appris ainsi l’italien dans sa pu-

(.*) Cruscantisme est ici synonyme de purisme . Les Italiens désignent par le motcruscante celui qui affecte de n’employer d’autres mots que ceux adoptés par l'Aca-démie délia Crusca L’abbé de Dangeau, frère du marquis de Dangeau qui a laissédes mémoires manuscrits, et comme lui membre de l’Académie francoise, a publié,entre autres ouvrages, d'utiles observations sur la grammaire, et faisoit autorité dansson temps.