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Tome premier.
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PARTIE I, LITRE III. (1731-1732.) 107

toit de rien. A peine en eatrant à Annecy avions-nous mis le pieddans la ville, qu’il me dit, Te voilà chez toi, m’embrassa, me ditadieu, fit une pirouette, et disparut. Je n’ai jamais plus entenduparler de lui. Notre connoissance et notre amitié durèrent en tout’ environ six semaines, mais les suites en dureront autant que moi.

Que le cœur me battit en approchant de la maison de madamede AYarens ! mes jambes trembloient sous moi, mes yeux se eou-vroient d’un voile, je ne voyois rien, je n’entendois rien, je n’au-rois reconnu personne ; je fus contraint de m’arrêter plusieurs foispour respirer et reprendre mes sens. Étoit-ce la crainte de ne pasobtenir les secours dont j'avois besoin qui me troubloit à ce point?A lage où j’étois, la peur de mourir de faim donne-t-elle de pa-reilles alarmes? Non, non; je le dis avec autant de vérité que defierté, jamais en aucun temps de ma vie il n’appartint à l’intérêtni à l'indigence de m’épanouir ou de me serrer le cœur. Dans lecours d’une vie inégale et mémorable par ses vicissitudes, souventsans asile et sans pain, j’ai toujours vu du même œil l’opulenceet la misère. Au besoin, j’aurois pu mendier ou voler comme unautre, mais non pas me troubler pour en être réduit là. Peu d’hom-mes ont autant gémi que moi, peu ont autant versé de pleursdans leur vie ; mais jamais la pauvreté ni la crainte d’y tomberne m’ont fait pousser un soupir ni répandre une larme. Mon ame,à l’épreuve de la fortune, n’a connu de vrais biens ni de vraismaux que ceux qui ne dépendent pas d’elle; et c’est quand rienne m’a manqué pour le nécessaire , que je me suis senti le plusmalheureux des mortels.

A peine parus-je aux yeux de madame de Warens que son airme rassura. Je tressaillis au premier son de sa voix ; je me préci-pite à ses pieds, et dans les transports de la plus vive joie je collema bouche sur sa main. Pour elle, j’ignore si elle avoit su de mesnouvelles; mais je vis peu de surprise sur son visage, et je n’yvis aucun chagrin. Pauvre petit, me dit-elle d’un ton caressant,te revoilà donc ? Je savois bien que tu étoîs trop jeune pour cevoyage; je suis bien aise au moins qu’il n’ait pas aussi mal tournéque j’avois craint. Ensuite elle me fit conter mon histoire, qui nefut pas longue, et que je lui fis très fidèlement, en supprimantcependant quelques articles, mais, au reste, sans m’épargner nim’excuser.

Il fut question de mon gite. Elle consulta sa femme de chambre.Je n’osois respirer durant cette délibération; mais quand j’en-