PARTIE I, LIVRE III. (1731 1732 .) 109
bienfaits de ma chère patronne : il me sembloit qu’elle l’a voit mis làtout exprès pour moi ; je m’y plaçois paisiblement auprès d’elle ;je la voyois partout entre les fleurs et la verdure ; ses charmes etceux du printemps se confondoient à mes yeux. Mon cœur, jus-qu'alors comprimé, se trouvoit plus au large dans cet espace, etmes soupirs s’exhaloient plus librement parmi ces vergers.
On ne trouvoit pas chez madame de Warens la magnificenceque j’avois vue à Turin; mais on y trouvoit la propreté, la dé-cence, et une abondance patriarcale avec laquelle le faste ne s’alliejamais. Elle avoit peu de vaisselle d’argent, point de porcelaine,point de gibier dans sa cuisine, ni dans sa cave de vins étrangers ;mais l’une et l’autre étoient bien garnies au service de tout lemonde, et dans des tasses de faïence elle donnoit d’excellent café.Quiconque la venoit voir étoit invité à dîner avec elle ou chez elle;et jamais ouvrier, messager ou passant ne sortoit sans manger ouboire. Son domestique étoit composé d’une femme de chambrefribourgeoise assez jolie, appelée Merceret, d’un valet de son paysappelé Claude Anet, dont il sera question dans la suite ; d’une cui-sinière, et de deux porteurs de louage quand elle alloit en visite, cequ’elle faisoit rarement. Voilà bien des choses pour deux mille li-vres de rente ; cependant son petit revenu bien ménagé eût pusuffire à tout cela dans un pays où la terre est très bonne et l’ar-gent très rare. Malheureusement l’économie ne fut jamais sa vertufavorite : elle s’endettoit, elle pavoit; l’argent faisoit la navette,et tout alloit.
La manière dont son ménage étoit monté étoit précisément celleque j'aurois choisie : on peut croire que j’en profitois avec plaisir.Ce qui m’en plaisoit moins étoit qu’il falloit rester très long-tempsà table. Elle supportait avec peine la première odeur du potageet des mets ; cette odeur la faisoit presque tomber en défaillance,et ce dégoût duroit long-temps. Elle se remettoit peu à peu, cau-soit, et ne mangeoit point. Ce n’étoit qu’au bout d’une demi-heure qu’elle essayoit le premier morceau. J’aurois dîné trois foisdans cet intervalle ; mon repas étoit fait long-temps avant qu'elleeût commencé le sien. Je recommençois de compagnie ; ainsi jemangeois pour deux , et ne m’en trou vois pas plus mal. Enfin jeme livrois d’autant plus au doux sentiment du bien-être que j’é-prouvois auprès d’elle, que ce bien-être dont je jouissois n’étoitmêlé d’aucune inquiétude sur les moyens de le soutenir. N’étantpoint encore dans l’étroite confidence de ses affaires, je les sup-