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Tome premier.
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PARTIE I, LIVRE III. (1731-1732.) 111

et j’en jouissois avec une passion qui dégénéroit en fureur quanddes importuns venoieat le troubler. Sitôt que quelqu’un arrivoit,homme ou femme, il n’importoit pas, je sortais en murmurant,ne pouvant souffrir de rester en tiers auprès d’elle. J’allois comp-ter les minutes dans son antichambre, maudissant mille fois ceséternels visiteurs, et ne pouvant concevoir ce qu’ils avoient tantà dire, parceque j’avois à dire encore plus.

Je ne sentois toute la force de mon attachement pour elle quequand je ne la voyois pas. Quand je la voyois, je n’étais que con-tent ; mais mon inquiétude en son absence alloit au point d’êtredouloureuse. Le besoin de vivre avec elle me donnoit des élansd’attendrissement qui souvent alloient jusqu’aux larmes. Je mesouviendrai toujours qu’un jour de grande fête, tandis qu’elleétait à vêpres, j’allai me promener hors de la ville, le cœurplein de son image et du désir ardent de passer mes jours auprèsd’elle. J’avois assez de sens pour voir que quant à présent celan’étoit pas possible, et qu’un bonheur que je goûtais si bien seroitcourt. Cela donnoit à ma rêverie une tristesse qui n’avoit pour-tant rien de sombre, et qu’un espoir flatteur tempéroit. Le sondes cloches, qui m’a toujours singulièrement affecté, le chant desoiseaux , la beauté du jour, la douceur du paysage, les maisonséparses et champêtres dans lesquelles je plaçois en idée notrecommune demeure ; tout cela me frappoit tellement d’une im-pression vive , tendre, triste et touchante, que je me vis commeen extase transporté dans cet heureux temps et dans cet heureuxséjour où mon cœur, possédant toute la félicité qui pouvoit luiplaire, la goûtait dans des ravissements inexprimables, sans son-ger même à la volupté des sens. Je ne me souviens pas de m’êtreélancé jamais dans l’avenir avec plus de force et d’illusion que jefis alors; et ce qui m’a frappé le plus dans le souvenir de cetterêverie, quand elle s’est réalisée, c’est d’avoir retrouvé des objetstels exactement que je les avois imaginés. Si jamais rêve d’unhomme éveillé eut l’air d’une vision prophétique, ce fut assuré-ment celui-là (*). Je n’ai été déçu que dans sa durée imaginaire ;car les jours, et les ans, et la vie entière, s’y passoient dans uneinaltérable tranquillité; au lieu qu’en effet tout cela n’a duréqu’un moment. Hélas ! mon plus constant bonheur fut en songe :son accomplissement fut presque à l’instant suivi du réveil.

O Voyez ci-après, livre VU, le récit d'une promenade faite un jour de Saint-Louis,avec madame de U'arens, lorsqu’elle liabitoit les Charmettes,