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Tome premier.
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PARTIE I, LIVRE III. ( 1731-1732.) 119

M. le duc de Gontaut. Il n’y avoit personne autre dans la cham-bre, et je m’efforçois de fournir quelques mois (Dieu sait quels!)à une conversation entre quatre personnes dont trois n’avoientassurément pasbesoin de mon supplément. La maîtresse de la mai-son se fit apporter une opiate dont elle prenait tous les jours deuxfois pour son estomac. L’autre dame, lui voyant faire la grimace»dit en riant : Est-ce de l’opiate de M. Tronchin ? Je ne crois pas,répondit sur le même ton la première. Je crois qu’elle ne vautguère mieux, ajouta galamment le spirituel Rousseau)*). Toutle monde resta interdit ; il n’échappa ni le moindre mot ni le moin-dre sourire, et l’instant d’après la conversation prit un autre tour.Vis-à-vis d’une autre la balourdise eût pu n’être que plaisante ;mais adressée à une femme trop aimable pour n’avoir pas un peufait parler d’elle, et qu’assurément je n'avois pas dessein d’offen-ser, elle étoit terrible ; et je crois que les deux témoins, homme etfemme, eurent bien de la peine à s’empêcher d’éclater. Voilà deces traits d’esprit qui m’échappent pour vouloir parler sans trou-ver rien à dire. J’oublierai difficilement celui-là; car, outre qu’ilest par lui-même très mémorable, j’ai dans la tête qu’il a eu dessuites qui ne me le rappellent que trop souvent.

Je crois que voilà de quoi faire assez comprendre comment,n’étant pas un sot, j’ai cependant souvent passé pour l’être, mêmechez des gens en état de bien juger : d’autant plus malheureuxque ma physionomie et mes yeux promettent davantage, et quecette attente frustrée rend plus choquante aux autres ma stupi-dité. Ce détail, qu’une occasion particulière a fait naître, n’estpas inutile à ce qui doit suivre. Il contient la clef de bien deschoses extraordinaires qu’on m’a vu faire, et qu’on attribue à unehumeur sauvage que je n’ai point. J’aimerois la société commeun autre, si je n’étois sûr de m’y montrer non seulement à mondésavantage, mais tout autre que je ne suis. Le parti que j’ai prisd’écrire et de me cacher est précisément celui qui me convenoit.Moi présent, on n’auroit jamais su ce que je valois, on ne l’auroitpas soupçonné même ; et c’est ce qui est arrivé à madame Dupin,quoique femme d’esprit, et quoique j’aie vécu dans sa maison

(*) On peut dire opiate au fémiDin, comme opiai au masculin ; mais ce dernier estplus usité. L ’opiat ou la marmelade de Tronchin est un composé de pulpe de casse,de manne en larmes et d huile d’amandes douces, dont l’effet est légèrement purgatif.— Quant aui deux grondes dames qu’en ce moment il ne croit pas devoir nommer,il les fait connoitre ci-après au livre X : c’étoit madame de Luxembourg qui prenoitl’opiat; l*autre dame étoit madame de Mirepoix.