PARTIE I, LIVRE III. (1731-1732.) 133
durant quelques jours à celui qui me rappeloit en arrière : maisdès que la sécurité me laissa plus tranquille, le sentiment domi-nant reprit sa place. Rien ne me flattoit, rien ne me tentoit; jen’avois de désir pour rien que pour retourner auprès de maman.La tendresse et la vérité de mon attachement pour elle avoitdéraciné de mon cœur tous les projets imaginaires, toutes les fo-lies de l’ambition. Je ne voyois plus d’autre bonheur que celuide vivre auprès d’elle, et je ne faisois pas un pas sans sentir queje m’éloignois de ce bonheur. J’y revins donc aussitôt que cela mefut possible. Mon retour fut si prompt et mon esprit si distrait,que, quoique je me rappelle avec tant de plaisir tous mes autresvoyages, je n’ai pas le moindre souvenir de celui-là ; je ne m’enrappelle rien du tout, sinon mon départ de Lyon et mon arrivéeà Annecy. Qu’on juge surtout si cette dernière époque a dû sortirde ma mémoire ! En arrivant je ne trouvai plus madame de Wa-rens ; elle étoit partie pour Paris.
Je n’ai jamais bien su le secret de ce voyage. Elle me l’auroitdit, j’en suis très sûr, si je l’en avois pressée ; mais jamais hommene fut moins curieux que moi du secret de ses amis : mon cœur,uniquement occupé du présent, en remplit toute sa capacité,tout son espace, et, hors les plaisirs passés, qui font désormaismes uniques jouissances, il n’y reste pas un coin de vide pour cequi n’est plus. Tout ce que j’ai cru entrevoir dans le peu qu’ellem’en a dit est que, dans la révolution causée à Turin par l’abdi-cation du roi de Sardaigne, elle craignit d’être oubliée, et voulut,à la faveur des intrigues de M. d’Aubonne, chercher le mêmeavantage à la cour de France, où elle m’a souvent dit qu’elle l’eûtpréféré, parceque la multitude des grandes affaires fait qu’on n’yest pas si désagréablement surveillé. Si cela est, il est bien éton-nant qu’à son retour on ne lui ait pas fait plus mauvais visage, etqu’elle ait toujours joui de sa pension sans aucune interruption.Bien des gens ont cru qu’elle avoit été chargée de quelque com-mission secrète, soit de la part de l’évêque, qui avoit alors desaffaires à la cour de France où il fut lui-même obligé d’aller, soitde la part de quelqu’un plus puissant encore, qui sut lui ménagerun heureux retour. Ce qu’il y a de sûr, si cela est, est que l'am-bassadrice n’étoit pas mal choisie, et que, jeune et belle encore,elle avoit tous les talents nécessaires pour se bien tirer d’une né-gociation.