PARTIE I, LIVRE IV. ( 1731 - 1732 .) 135
tant bien voulu aller voir madame l’intendante, mais je n’osai ja-mais. Je fis plus mal que tout cela : je retrouvai M. Yenture,auquel, malgré mon enthousiasme, je n’avois pas même pensédepuis mon départ. Je le retrouvai brillant et fêté dans tout An-necy ; les dames se l’arrachoient. Ce succès acheva de me tournerla tête : je ne vis plus rien que M. Yenture, et il me fit presqueoublier madame de Warens. Pour profiter de ses leçons plus àmon aise, je lui proposai dé partager avec moi son gîte ; il y con-sentit. Il étoit logé chez un cordonnier, plaisant et bouffon per-sonnage, qui dans son patois n’appeloit pas sa femme autrementque salopière, nom qu’elle méritoit assez. Il avoit avec elle desprises que Venture avoit soin de faire durer, en paraissant vouloirfaire le contraire. Il leur disoit d’un ton froid, et dans son accentprovençal, des mots qui faisoient le plus grand effet; c’étoientdes scènes à pâmer de rire. Les matinées se passoient ainsi sansqu’on y songeât : à deux ou trois heures nous mangions un mor-ceau; Venture s’en alloit dans ses sociétés où il soupoit; et moij’allois me promener seul, méditant sur son grand mérite, admi-rant, convoitant ses rares talents, et maudissant ma maussadeétoile qui ne m’appeloit point à cette heureuse vie. Eh ! que jem’y connoissois mal ! la mienne eût été cent fois plus charmantesi j’avois été moins bête et si j’en avois su mieux jouir.
Madame de Warerns n’avoit emmené qu’Anet avec elle ; elleavoit laissé Merceret, sa femme de chambre dont j’ai parlé : je latrouvai occupant encore l’appartement de sa maîtresse. Mademoi-selle Merceret étoit une fille un peu plus âgée que moi, non pasjolie, mais assez agréable; une bonne Fribourgeoise sans malice,et à qui je n’ai connu d’autre défaut que d’être quelquefois unpeu mutine avec sa maîtresse. Jel’allois voir assez souvent : c’étoitune ancienne connoissance, et sa vue m’en rappeloit une pluschère qui me la faisoit aimer. Elle avoit plusieurs amies, entreautres une mademoiselle Giraud, Genevoise, qui, pour mes pé-chés , s’avisa de prendre du goût pour moi. Elle pressoit toujoursMerceret de m’amener chez elle : je m’y laissois mener, pareequej’aimois assez Merceret, et qu’il y avoit là d’autres jeunes person-nes que je voyois volontiers. Pour mademoiselle Giraud, qui mefaisoit toutes sortes d’agaceries, on ne peut rien ajouter à l'aver-sion que j’avois pour elle. Quand elle approchant de mon visageson museau sec et noir barbouillé de tabac d’Espagne, j’avois peineà m’abstenir d’y cracher. Mais je prenois patience : à cela près, je