PARTIE r, LIVRE IV. ( 1731-1732.) 137
long d’un ruisseau. J’entends derrière moi des pas de chevaux etdes voix de filles, qui sembloient embarrassées, mais qui n’enrioient pas de moins bon cœur. Je me retourne; on m’appelle parmon nom ; j’approche, je trouve deux jeunes personnes de maconnoissance, mademoiselle de Graffenried et mademoiselle Gai-ley, qui, n’étant pas d’excellentes cavalières, ne savoient com-ment forcer leurs chevaux à passer le ruisseau. Mademoisellede Graffenried étoit une jeune Bernoise fort aimable, qui, parquelque folie de son âge ayant été jetée hors de son pays, avoitimité madame de Warens, chez qui je l’avois vue quelquefois;mais n’ayant pas eu une pensiou comme elle, elle avoit été tropheureuse de s’attacher à mademoiselle Galley, qui, l’ayant priseen amitié, avoit engagé sa mère à la lui donner pour compagnejusqu'à ce qu’on la put placer de quelque façon. MademoiselleGalley, d’un an plus jeune qu’elle, étoit encore plus jolie; elleavoit je ne sais quoi de plus délicat, de plus fin; elle étoit enmême temps très mignonne et très formée, ce qui est pour unefille le plus beau moment. Toutes deux s’aimoient tendrement, etleur bon caractère à l’une et à l’autre ne pouvoit qu’entretenirlong temps cette union, si quelque amant ne veDoit pas la déran-ger. Elles me dirent qu’elles alloient à Toune, vieux châteauappartenant à madame Galley ; elles implorèrent mon secourspour faire passer leurs chevaux, n’en pouvant venir à bout ellesseules. Je voulus fouetter les chevaux; mais elles craignoientpour moi les ruades et pour elles les baut-le-corps. J’eus recoursà un autre expédient ; je pris par la bride le cheval de mademoi-selle Galley, puis, le tirant après moi, je traversai le ruisseauayant de l’eau jusqu’à mi-jambes, et l’autre cheval suivit sansdifficulté. Cela fait, je voulus saluer ces demoiselles et m’en allercomme un benêt : elles se dirent quelques mots tout bas ; et ma-demoiselle de Graffenried s’adressant à moi : Non pas, non pas,me dit-elle, on ne nous échappe pas comme cela. Vous vous êtesmouillé pour notre service, et nous devons en conscience avoirsoin de vous sécher : il faut, s’il vous plaît, venir avec nous, nousvous arrêtons prisonnier. Le cœur me battoit; je regardois made-moiselle Galley. Oui, oui, ajouta-t-elle en riant de ma mine effarée,prisonnier de guerre; montez en croupe derrière elle, nous vou-lons rendre compte de vous. Mais, mademoiselle, je n’ai point1 honneur d’être connu de madame votre mère : que dira-t-elle enme voyant arriver? Sa mère, reprit mademoiselle de Graffenried,
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