FARTIE I, LIVRE IV. (1731-1732.) 13i>
assises sur des bancs aux deux côtés de la longue table, et leurhôte entre elles deux, sur une escabelie à trois pieds. Quel diner!quel souvenir plein de charmes ! Gomment, pouvant à si peu defrais goûter des plaisirs si purs et si vrais, vouloir en rechercherd’autres? Jamais souper des petites maisons de Paris n’approchade ce repas, je ne dis passeulement pour la gaieté, pour la doucejoie, mais je dis pour la sensualité.
Après le diner nous fîmes une économie : au lieu de prendre le«afé qui nous restait du déjeuner, nous le gardâmes pour le goûteravec de la crème et des gâteaux qu’elles avoient apportés ; et pourtenir notre appétit en haleine, nous allâmes dans le verger ache-ver notre dessert avec des cerises. Je montai sur l’arbre, et je leur•en jetais des bouquets dont elles me rendoient les noyaux à tra-vers les branches. Une fois mademoiselle Galley, avançant sontablier et reculant la tête, se présentait si bien et je visai si juste,que je lui fis tomber un bouquet dans le sein : et de rire. Je medisois en moi-même : Que mes lèvres ne sont-elles des cerises !comme je les leur jetterais ainsi de bon cœur !
La journée se passa de cette sorte à folâtrer avec la plus grandeliberté, et toujours avec la plus grande décence. Pas un seul motéquivoque, pas une seule plaisanterie hasardée : et cette décencenous ne nous l’imposions point de tout, elle venoit toute seule,nous prenions le ton que nous donnoient nos cœurs. Enfin mamodestie, d’autres diront ma sottise, fut telle, que la plus grandeprivauté qui m’échappa fut de baiser une seule fois la main demademoiselle Galley. Il est vrai que la circonstance donnoit duprix à cette légère faveur [a] . Nous étions seuls, je respirois avecembarras, elle avoit les yeux baissés ; ma bouche, au lieu de trou-ver des paroles, s’avisa de se coller sur sa main, qu’elle retiradoucement après qu’elle fut baisée, en me regardant d'un air quin’étoit point irrité. Je ne sais ce que j’aurais pu lui dire : sonamie entra, et me parut laide en ce moment.
Enfin elles se souvinrent qu’il ne falloit pas attendre la nuitpour rentrer en ville. Il ne nous restoit que le temps qu’il falloitpour arriver de jour, et nous nous hâtâmes de partir en nous dis-tribuant comme nous étions venus. Si j’avois osé, j’aurois trans-posé cet ordre ; car le regard de mademoiselle Galley m’avoitvivement ému le cœur ; mais je n’osai rien dire, et ce n’étoit pasà elle de le proposer. En marchant nous disions que la journée
(à) Var, ajoutoit au prix de cette légère faveur .