1-10 LES CONFESSIONS,
avoit tort de finir ; mais, loin de nous plaindre qu’elle eût étécourte, nous trouvâmes que nous avions eu le secret de la fairelongue par tous les amusements dont nous avions su la remplir.
Je les quittai à peu près au même endroit où elles m’avoientpris. Avec quel regret nous nous séparâmes! avec quel plai-sir nous projetâmes de nous revoir ! Douze heures passées en-semble nous valoient des siècles de familiarité. Le doux souve-nir de cette journée ne coûtoit rien à ces aimables filles; latendre union qui régnoit entre nous trois valoit des plaisirs plusvifs, et neut pu subsister avec eux : nous nous aimions sansmystère et sans honte, et nous voulions nous aimer toujours ainsi.L’innocence des mœurs a sa volupté , qui vaut bien l’autre, par-eequ’elle n’a point d’intervalle et qu’elle agit continuellement.Pour moi, je sais que la mémoire d’un si beau jour me toucheplus, me charme plus, me revient plus au cœur que celle d'aucunsplaisirs que j’aie goûtés en ma vie. Je ne savoispas trop bien cèque je voulois à ces deux charmantes personnes, mais elles m'in-téressoient beaucoup toutes deux. Je ne dis pas que , si j’eusseété le maître de mes arrangements , mon cœur se seroit partagé;j’y sentais un peu de préférence. J’aurois fait mon bonheur d’a-voir pour maîtresse mademoiselle de Graffenried ; mais à choix,je crois que je l’aurois mieux aimée pour confidente. Quoi qu’ilen soit, il me sembloit en les quittant que je ne pouvois plusvivre sans l’une et sans l’autre. Qui m’eût dit que je ne les re-verrais de ma vie, et que là finiraient nos éphémères amours ?
Ceux qui liront ceci ne manqueront pas de rire de mes aven-tures galantes, en remarquant qu’après beaucoup de préliminaires,les plus avancées finissent par baiser la main. O mes lecteurs ! nevous y trompez pas. J’ai peut-être eu plus de plaisir dans mesamours en finissant par cette main baisée, que vous n’en aurezjamais dans les vôtres en commençant tout au moins par-là.
Venture, qui s’étoit couché fort tard la veille, rentra peu detemps après moi. Pour cette fois je ne le vis pas avec le mêmeplaisir qu’à l’ordinaire, et je me gardai de lui dire comment j’a-vais passé ma journée. Ces demoiselles m’avoient parlé de luiavec peu d’estime, et m’avoient paru mécontentes de me savoiren si mauvaises mains : cela lui fit tort dans mon esprit ; d’ailleurstout ce qui me distrayoit d’elles ne pouvoit que m’être désa-gréable. Cependant il me rappela bientôt à lui et à moi en meparlant de ma situation. Elle étoit trop critique pour pouvoir du-