PARTIE I, LIVRE IV. (1731-1732.) 141
rer. Quoique je dépensasse très peu de chose, mon petit péculeachevoit de s’épuiser ; j’étois sans ressource. Point de nouvellesde maman; je ne savois que devenir, et je sentois un cruel ser-rement de cœur de voir l’ami de mademoiselle Galley réduit àl’aumône.
Venture me dit qu’il avoit parlé de moi à monsieur le juge-mage; qu’il vouloit m’y mener diner le lendemain ; que c’étoit unhomme en état de me rendre service par ses amis; d’ailleurs unebonne connoissanceà faire, un homme d’esprit et de lettres, d’uncommerce fort agréable, qui avoit des talents et qui les aimoit :puis mêlant à son ordinaire, aux choses les plus sérieuses, la plusmince frivolité, il me lit voir un joli couplet, venu de Paris, surun air d’un opéra de Mouret qu’on jouoit alors. Ce couplet avoitplu si fort à M. Simon (c’étoit le nom du juge-mage), qu’il vou-loit en faire un autre en réponse sur le même air : il avoit dit àVenture d’en faire aussi un ; et la folie prit à celui-ci de m’enfaire faire un troisième, afin, disoit-il, qu'on vît les coupletsarriver le lendemain comme les brancards du Roman comique ( ¥ ).
La nuit, ne pouvant dormir, je fis comme je pus mou couplet.Pour les premiers vers que j’eusse faits, ils étoient passables ,meilleurs même, ou du moins faits avec plus de goût qu’ils n’au-roient été la veille, le sujet roulant sur une situation fort tendre,à laquelle mon cœur étoit déjà tout disposé. Je montrai le matinmon couplet à Venture, qui, le trouvant joli, le mit dans sapoche sans me dire s’il avoit fait le sien. Nous allâmes dîner chezM. Simon, qui nous reçut bien. La conversation fut agréable : ellene pouvoit manquer de l’être entre deux hommes d’esprit, à quila lecture avoit profité. Pour moi, je faisois mon rôle, j’écoutois etje me taisois. Ils ne parlèrent de couplet ni l’un ni l’autre; jen'en parlai point non plus, et jamais, que je sache, il n’a étéquestion du mien.
M. Simon parut content de mon maintien : c’est à peu prèstout ce qu’il vit de moi dans cette entrevue. Il m’avoit déjà vuplusieurs fois chez madame de Warens, sans faire une grande at-tention à moi. Ainsi c’est depuis ce diner que je puis dater saconnoissance, qui ne me servit de rien pour l’objet qui me l'avoitfait faire, mais dont je tirai dans la suite d’autres avantages quime font rappeler sa mémoire avec plaisir.
(*) Voyez chap. 7 de ce roman (première partie), le meilleur des ouvrages de Scar-roa sous tous les rapports.