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Tome premier.
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PARTIE I, 11YRE IV. (1731-1732.) 143

juge-mage , entendant redoubler, crie, Entrez; et cela, commedit un peu trop fort, partit de sa voix aiguë. L’homme entre,il cherche d’où vient cette yoîx de femme ; et voyant dans ce litune cornette, une fontange, il veut ressortir, en faisant à madamede grandes excuses. M. Simon se fâche, et n’en crie que plus clair.Le paysan, confirmé dans son idée et se croyant insulté, luichante pouille, lui dit qu’apparemmentelle n’est qu’une coureuse,et que monsieur le juge-mage ne donne guère bon exemple chezlui. Le juge-mage furieux, et n’ayant pour toute arme que sonpot-de-chambre, alloit le jeter à la tête de ce pauvre homme,quand sa gouvernante arriva.

Ce petit nain, si disgracié dans son corps par la nature, enavoit été dédommagé du côté de l’esprit : il l’avoit naturellementagréable, et il avoit pris soin de l’orner. Quoiqu’il fiit à ce qu’ondisoit assez bon jurisconsulte, il n’aimoit pas son métier. Il s’étoitjeté dans la belle littérature , et il y avoit réussi. Il en avoit prissurtout cette brillante superficie, cette fleur qui jette de l’agré-ment dans le commerce, même avec les femmes. Il savoit parcœur tous les petits traits des ana et autres semblables : il avoitl’art de les faire valoir, en contant avec intérêt, avec mystère, etcomme une anecdote de la veille, ce qui s’étoit passé il y avoitsoixante ans. Il savoit la musique, et chantoit agréablement desa voix d’homme : enfin il avoit beaucoup de jolis talents pour unmagistrat. À force de cajoleries dames d’Annecy, il s’étoit mis àla mode parmi elles; elles l’avoient à leur suite comme un petitsapajou. Il prétendoit même à des bonnes fortunes, et cela lesamusoit beaucoup. Une madame d’Épagny disoit que pour lui ladernière faveur étoit de baiser une femme au genou.

Comme il connoissoit les bons livres et qu’il en parloit volon-tiers, sa conversation étoit non seulement amusante, mais in-structive. Dans la suite, lorsque j’eus pris du goût pour l’étude,je cultivai sa connoissance, et je m’en trouvai très bien. J'alloisquelquefois le voir de Chambéri, où j’étois alors. Il louoit, ani-moit mon émulation, et me donnoit pour mes lectures de bonsavis, dont j’ai souvent fait mon profit. Malheureusement dans cecorps si fluet logeoit une ame très sensible. Quelques années aprèsil eut je ne sais quelle mauvaise affaire qui le chagrina, et il enmourut. Ce fut dommage ; c’étoit assurément un bon petit homme,dont on commençoit par rire, et qu’on fmissoit par aimer. Quoi-que sa vie ait été peu liée à la mienne, comme j’ai reçu de lui des