Band 
Tome premier.
Seite
144
JPEG-Download
 

LES CONFESSIONS.

144

leçons utiles, j'ai cru pouvoir, par reeonnoissance, lui consacrerun petit souvenir.

Sitôt que je fus libre , je courus dans la rue de mademoiselleGaliey, me flattant de voir entrer ou sortir quelqu’un, ou dumoins ouvrir quelque fenêtre. Rien; pas un chat ne parut, et toutle temps que je fus là la maison demeura aussi close que si ellen’eût point été habitée. La rue étoit petite et déserte, un hommes’y remarquoit : de temps en temps quelqu’un passoit, entroitou sortoit au voisinage. J’étois fort embarrassé de ma figure : ilme sembloit qu’on devinoit pourquoi j’étois là ; et cette idée memettoit au supplice, car j’ai toujours préféré à mes plaisirs l'hon-neur et le repos de celles qui m’étoient chères.

Enfin , las de faire l’amant espagnol, et n’ayant point de gui-tare , je pris le parti d’aller écrire à mademoiselle de Graffenried.J'aurois préféré d’écrire à son amie; mais je n’osois, et il conve-noit de commencer par celle à qui je devois la connoissance del’autre, et avec qui j’étois plus familier. Ma lettre faite,j’allai laporter à mademoiselle Giraud, comme j’en étois convenu avec cesdemoiselles en nous séparant. Ce furent elles qui me donnèrentcet expédient. Mademoiselle Giraud étoit contre-pointière ; ettravaillant quelquefois chez madame Galiey, elle avoit l’entréede sa maison. La messagère ne me parut pourtant pas trop bienchoisie; mais j’avois peur, si je faisois des difficultés sur celle-là,qu’on ne m’en proposât point d’autre. De plus, je n’osai direqu’elle vouloit travailler pour son compte. Je me sentais humiliéqu’elle osât se croire pour moi du même sexe que ces demoiselles.Enfin j’aimois mieux cet entrepôt-là que point, et je my tins àtout risque.

Au premier mot la Giraud me devina : cela n’étoit pas difficile.Quand une lettre à' porter à de jeunes filles n’auroit pas parléd’elle-même, mon air sot et embarrassé m’auroit seul décelé.On peut croire que cette commission ne lui donna pas grandplaisirà faire : elle s’en chargea toutefois, et l’exécuta fidèlement.Le lendemain matin je courus chez elle et j’y trouvai ma réponse.Comme je me pressai de sortir pour l’aller lire et baiser à monaise ! cela n’a pas besoin d’être dit ; mais ce qui en a besoin da-vantage , c’est le parti que prit mademoiselle Giraud, et où j’aitrouvé plus de délicatesse et de modération que je n’en auroisattendu d’elle. Ayant assez de bon sens pour voir qu’avec sestrente-sept ans, ses yeux de lièvre, son nez barbouillé, sa voix