Band 
Tome premier.
Seite
145
JPEG-Download
 

PARTIE I, LIVRE IV. (1732.) 1-15

aigre et sa peau noire, elle n’a voit pas beau jeu contre deux jeu-nes personnes pleines de grâces et dans tout l’éclat de la beauté ,elle ne voulut ni les trahir ni les servir, et aima mieux me perdreque de me ménager pour elles.

(1732). Il y avoit déjà quelque temps que la Merceret, n’ayantaucune nouvelle de sa maîtresse, songeoit à s’en retourner à Fri-bourg : elle l’y détermina tout-à-fait. Elle lit plus, elle lui fit en-tendre qu’il seroit bien que quelqu’un la conduisit chez son père,et me proposa. La petite Merceret, à qui je ne déplaisois pas nonplus, trouva cette idée fort bonne à exécuter. Elles m’en parlè-rent dès le même jour comme d’une affaire arrangée ; et commeje ne trouvois rien qui me déplût dans cette manière de disposerde moi, j’y consentis, regardant ce voyage comme une affaire dehuit jours tout au plus. La Giraud, qui ne pensoit pas de même,arrangea tout, il fallut bien avouer l'état de mes finances. On ypourvut : la Merceret se chargea de me défrayer ; et, pour rega-gner d’un côté ce qu’elle dépensoit de l'autre, à ma prière ondécida qu’elle enverroit devant son petit bagage, et que nousirions à pied à petites journées. Ainsi fut fait.

Je suis fâché de faire tant de filles amoureuses de moi : maiscomme il n’y a pas de quoi être bien vain du parti que j’ai tiréde toutes ces amours-là, je crois pouvoir dire la vérité sans scru-pule. La Merceret, plus jeune et moins déniaisée que la Giraud,ne m’a jamais fait des agaceries aussi vives; mais elle imitoit mestons, mes accents, redisoit mes mots, avoit pour moi les atten-tions que j’aurois dû avoir pour elle, et prenoit toujours grandsoin, comme elle étoit fort peureuse , que nous couchassions dansla même chambre : identité qui se borne rarement là dans unvoyage entre un garçon de vingt ans et une Aile de vingt-cinq.

Elle s’y borna pourtant cette fois. Ma simplicité fut telle, que,quoique la Merceret ne fût pas désagréable, il ne me vint pasmême à l’esprit durant tout le voyage, je ne dis pas la moindretentation galante, mais même la moindre idée qui s’y rapportât ;et quand cette idée me seroit venue, j etois trop sot pour en sa-voir profiter. Je n’imaginois pas comment une fille et un garçonparvenoieut à coucher ensemble ; je croyois qu’il falloit des siè-cles pour préparer ce terrible arrangement. Si la pauvre Merce-ret, en me défrayant, comptoit sur quelque équivalent, elle enfut la dupe, et nous arrivâmes à Fribourg exactement commenous étions partis d'Arneey.t

7