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Tome premier.
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PARTIE I. LIVRE IV. ( 1732.) 153

clame de Warens qui y est née, de mon père qui y vivoit, de ma-demoiselle de Vulson qui y eut les prémices de mon cœur, de plu-sieurs voyages de plaisir que j'y fis dans mon enfance, et, ceme semble, de quelque autre cause encore plus secrète et plusforte que tout cela. Quand Tardent désir de cette vie heureuse etdouce qui me fuit et pour laquelle j’étois né vient enflammer monimagination, c’est toujours au pays de Vaud,près du lac, dansdes campagnes charmantes, qu’elle se fixe. Il me faut absolumentun verger au bord de ce lac, et non pas d’un autre ; il me faut unami sur, une femme aimable, une vache et un petit bateau. Je nejouirai d’un bonheur parfait sur la terre que quand j’aurai toutcela. Je ris de lasimplieité avec laquelle je suis allé plusieurs foisdans ce pays-là uniquement pour y chercher ce bonheur imagi-naire. J’étois toujours surpris d’y trouver les habitants, surtoutles femmes, d’un tout autre caractère que celui que j’y cherchois.Combien cela me sembloit disparate! Le pays et le peuple dont ilest couvert ne m’ont jamais paru faits l'un pour l’autre.

Dans ce voyage de Yevay, je me livrois, en suivant ce beaurivage, à la plus douce mélancolie : mon cœur s’élançoit avec ar-deur à mille félicités innocentes; je m’attendrissois, je soupiroiset pleurois comme un enfant. Combien de fois, m’arrêtant pourpleurer à mon aise, assis sur une grosse pierre , je me suis amuséà voir tomber mes larmes dans l’eau !

J’allai à Yevay loger à la Clef ; et pendant deux jours que j’yrestai sans voir personne, je pris pour cette ville un amour quim’a suivi dans tous mes voyages, et qui m’y a fait établir enfin leshéros de mon roman. Je dirois volontiers à ceux qui ont du goûtet qui sont sensibles : Allez à Yevay, visitez le pays, examinezles sites, promenez-vous sur le lac, et dites si la nature n’a pasfait ce beau pays pour une Julie, pour une Claire et pour unSaint-Preux ; mais ne les y cherchez pas. Je reviens à mon his-toire.

Comme j’étois catholique et que je me donnois pour tel, je sui-vois sans mystère et sans scrupule le culte que j’avois embrassé.Les dimanches, quand il faisoit beau, j’allois à la messe à Assens,à deux lieues de Lausanne. Je faisois ordinairement cette courseavec d’autres catholiques, surtout avec un brodeur parisien dontj’ai oublié le nom. Ce n’étoit pas un Parisien comme moi, c’étoitun vrai Parisien de Paris, un archi-Parisien du bon Dieu, bon-homme comme un Champenois. Il aimoit si fort son pays, qu’il