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Tome premier.
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PARTIE I, LIVRE IV. ( 1732.) 155

dre part au sien, je fis peu de façons. En buvant et baragouinantnous achevâmes de nous familiariser, et dès la fin du repas nousdevînmes inséparables. Il me conta qu’il étoit prélat grec et ar-chimandrite de Jérusalem ; qu’il étoit chargé de faire une quêteen Europe pour le rétablissement du Saint-Sépulcre. Il me montrade belles patentes de la czarine et de l’empereur; il en avoit debeaucoup d’autres souverains. Il étoit assez content de ce qu’ilavoit amassé jusqu’alors; mais il avoit eu des peines incroyablesen Allemagne, n’entendant pas un mot d’allemand, de latin ni defrançois, et réduit à son grec, au turc et à la langue franque pourtoute ressource; ce qui ne lui en procurait pas beaucoup dans lepays où il s'étoit enfourné. II me proposa de l’accompagner pourlui servir de secrétaire et d’interprète. Malgré mon petit habitviolet nouvellement acheté, et qui ne cadrait pas mal avec monnouveau poste, j’avois l’air si peu étoffé qu’il ne me crut pas dif-ficile à gagner, et il ne se trompa point. Notre accord fut bientôtfait; je ne demandois rien, et il promettait beaucoup. Sans cau-tion , sans sûreté, sans connoissance, je me livre à sa conduite ,et dès le lendemain me voilà parti pour Jérusalem.

Nous commençâmes notre tournée par le canton de Fribourg,où il ne fit pas grand’chose. La dignité épiscopale ne permettoitpas de faire le mendiant, et de quêter aux particuliers ; mais nousprésentâmes sa commission au sénat, qui lui donna une petitesomme. De là nous fûmes à Berne. Nous logeâmes au Faucon,bonne auberge alors, où l’on trouvoit lionne compagnie. La tableétoit nombreuse et bien servie. Il y avoit long-temps que je fai-sois mauvaise chère ; j’avois grand besoin de me refaire, j’en avoisl’occasion, et j’en profitai. Monseigneur l’archimandrite étoit lui-même un homme de bonne compagnie, aimant assez à tenir table,gai, parlant bien pour ceux qui l’entendoient, ne manquant pasde certaines connoissances, et plaçant son érudition grecque avecassez d’agrément. Un jour, cassant au dessert des noisettes, il secoupa le doigt fort avant ; et comme le sang sortait avec abon-dance , il montra son doigt à la compagnie, et dit en riant : Mi-rate , signori , questo è sangue pelasgo.

A Berne mes fonctions ne lui furent pas inutiles, et je ne m’entirai pas aussi mal que j’avois craint. J’étais bien plus hardi etmieux parlant que je n’aurais été pour moi-même. Les choses nese passèrent pas aussi simplement qu’à Fribourg; il fallut de lon-gues et fréquentes conférences avec les premiers de l’état, et l’exa-