Band 
Tome premier.
Seite
164
JPEG-Download
 

Mil LES CONFESSIONS.

pain d'orge, en me disant qoe c'étoit tout ce qu'il avoit. Je bu-vois ce lait avec délices, et je mangeois ce pain, paille et tout ; maiscela n’étoitpas fort restaurant pour un homme épuisé de fatigue.Ce paysan, qui m’examinoit, jugea de la vérité de mon histoirepar celle de mon appétit. Tout de suite, après avoir dit qu’il voyoitbien (') que j’étois un bon jeune honnête homme qui n’étois pas làpour le vendre, il ouvrit une petite trappe à côté de sa cuisine,descendit, et revint un moment après avec un bon pain bis de purfroment, un jambon très appétissant, quoique entamé, et unebouteille de vin dont l’aspect me réjouit le cœur plus que tout lereste : on joignit à cela une omeielte assez épaisse; et je fis undîner tel qu’autre qu’un piéton n’en connut jamais. Quand ce vintà payer, voilà son inquiétude et ses craintes qui le reprennent ; ilnevouloit point de mon argent , il le repoussoit avec un troubleextraordinaire; et ce quil y avoit de plaisant, étoit que je nepouvois imaginer de quoi il avoit peur. Enfin, il prononça en fré-missant ces mots terribles de commis et de rats-de-cave. J1 me fitentendre qu’il cachoit son vin à cause des aides, qu’il cachoit sonpain à cause de la taille, et qu’il seroitun homme perdu si l'onpouvoit se douter qu’il ne mourût pas de faim. Tout ce qu’il medit à ce sujet, et dont je n’avois pas la moindre idée, me fit uneimpression qui ne s’effacera jamais. Ce fut là le germe de cettehaine inextinguible qui se développa depuis dans mou cœur con-tre les vexations qu’éprouve le malheureux peuple, et contre sesoppresseurs. Cet homme, quoique aisé, n’osoit manger le painqu’il avoit gagné à la sueur de son front, et ne pouvoit éviter saruine qu’en montrant la même misère qui régnoit autour de lui.Je sortis de sa maison aussi indigné qu’attendri, et déplorant lesort de ces belles contrées à qui la nature n’a prodigué ses donsque pour en faire la proie des barbares publicains.

Voilà le seul souvenir bien distinct qui me reste de ce qui m'estarrivé durant ce voyage. Je me rappelle seulement encore qu enapprochant de Lyon je fus tenté de prolonger ma route pouraller voir les bords du Lignon ; car, parmi les romans que j'avoislus avec mon père, l 'Astrée n’avoit pas été oubliée, et c’étoit ce-lui qui me revenoit au cœur le plus fréquemment. Je demandaila route du Forez; et tout en causant avec une hôtesse, ellem’apprit que c'étoit un bon pays de ressource pour les ouvriers,

^*) App .remment je n’avoispa* encore alors h physionomie q>i’un m'a donnée de-puis 'ians mes portraits.