PARTIE I, LIVRE IV. ( 1732 .) 165
qu'il y avoit beaucoup de forges, et qu’on y travailloit fort bienen fer. Cet éloge calma tout-à coup ma curiosité romanesque, etje ne jugeai pas à propos d’aller chercher des Dianes et des Syl-vandres chez un peuple de forgerons. La bonne femme qui m’en-courageoit de la sorte m’avoit sûrement pris pour un garçon ser-rurier.
Je n’allois pas tout-à-fait à Lyon sans vues. En arrivant, j’al-lai voir aux Chasottes mademoiselle du Châtelet, amie de madamede Warens, et pour laquelle elle m’avoit donné une lettre quandje vins avec M. Le Maître : ainsi e’étoit une connoissance déjàfaite. Mademoiselle du Châtelet m’apprit qu’en effet son amieavoit passé à Lyon, mais qu’elle ignoroit si elle avoit poussé saroute jusqu’en Piémont, et qu’elle étoit incertaine elle-même enpariant si elle ne s’arrèteroit point en Savoie ; que si je voulois, elleéeriroit pour en avoir des nouvelles ; et que le meilleur parti quej’eusse à prendre étoit de les attendre à Lyon. J’acceptai l’offre ;mais je n’osai dire à mademoiselle du Châtelet que j’étois presséde la réponse, et que ma petite bourse épuisée ne me laissoit pasen état de l’attendre long-temps. Ce qui me retint n’étoit pasqu’elle m’eût mal reçu ; au contraire , elle m’avoit fait beaucoupde caresses, et me traitoit sur un pied d’égalité qui m’ôtoit le cou-rage de lui laisser voir mon état, et de descendre du rôle debonne compagnie à celui d'un malheureux mendiant.
11 me semble de voir assez clairement la suite de tout ee quej'ai marqué dans ce livre. Cependant je crois me rappeler, dansle même intervalle, un autre voyage de Lyon, dont je ne puismarquer la place, et où je me trouvai déjà fort à l’étroit. Une pe-tite anecdote assez difficile à dire ne me permettra jamais de l’ou-blier. J’étois un soir assis en Bellecour après un très mince souper,rêvant aux moyens de me tirer d’affaire, quand un homme enbonnet vint s’asseoir à côté de moi. Cet homme avoit l’air d’unde ces ouvriers en soie qu’on appelle, à Lyon, des taffetatiers. Ilm’adresse la parole; je lui réponds. A peine avions-nous causéun quart d’heure, que, toujours avec le même sang-froid et sanschanger de ton, il me propose de nous amuser de compagnie.J’attendois qu’il m’expliquât quel étoit cet amusement; mais,sans rien ajouter, il se mit en devoir de m’en donner l’exemple.Nous nous touchions presque, et la nuit n’étoit pas assez obscurepour m'empêcher de voir à quel exercice il se préparoit. 11 n’envouloit point à ma personne ; du moins rien ne m’annonçoit cette