Band 
Tome premier.
Seite
181
JPEG-Download
 

PABTIE I, LIVRE V. ( 1732 - 1736 .) 181

besoin de m’éloigner d'elle pour l’aimer davantage ; car tète àtête avec elle j’étois aussi parfaitement à mon aise que si j'eusseété seul; et cela ne m’est jamais arrivé près de personne autre,ni homme ni femme, quelque attachement que j’aie eu pour eux.Mais elle étoit si souvent entourée, et de gens qui me conve-noient si peu, que le dépit et l’ennui me cliassoient dans mon asile,où je l’avois comme je la voulois, sans crainte que les importunsvinssent nous y suivre.

Tandis qu’ainsi partagé entre le travail, le plaisir et l’instruc-tion, je vivoisdans le plus doux repos, l’Europe n’étoit pas si tran-quille que moi. La France et l’empereur venoient de s'entre-dé-clarer la guerre : le roi de Sardaigne étoit entré dans la querelle,et l'armée françoise filoit en Piémont pour entrer dans le Milanais.Il en passa une colonne par Chambéri, et entre autres le régimentde Champagne, dont étoit colonel M. le duc de La Trimouille,auquel je fus présenté, qui me promit beaucoup de choses, et quisûrement n’a jamais repensé à moi. Notre petit jardin étoit pré-cisément au haut du faubourg par lequel entroient les troupes,de sorte que je me rassasiois du plaisir d’aller les voir passer, et jeme passionnois pour le succès de cette guerre comme s’il m'eûtbeaucoup intéressé. Jusque là je ne m’étois pas encore avisé desonger aux affaires publiques; et je me mis à lire les gazettespour la première fois, mais avec une telle partialité pour la France,que le cœur me battoit de joie à ses moindres avantages, et queses revers m’affligeoient comme s’ils fussent tombés sur moi. Sicette folie n’eût été que passagère, je ne daignerois pas en parler;mais elle s’est tellement enracinée dans mon cœur sans aucuneraison, que lorsque j’ai fait dans la suite, à Paris, l’anti-despoteet le fier républicain, je sentais en dépit de moi-même une prédi-lection secrète pour cette même nation queje trouvois servile, etpour ce gouvernement que j’affectais de fronder. Ce qu’il y avoitde plaisant étoit qu’ayant honte d’un penchant si contraire âmesmaximes, je n’osois l’avouer à personne; et je raillois les Fran-çois de leurs défaites, tandis que le cœur m’en saignoit plus qu’àeux. Je suis sûrement le seul qui, vivant chez une nation qui letraitait bien et qu’il adoroit, se soit fait chez elle un faux air de ladédaigner. Enfin ce penchant s’est trouvé si désintéressé de mapart, si fort, si constant, si invincible, que même deiuis ma sortiedu royaume, depuis que le gouvernement, les magistrats, les au-teurs , s’y sont à l’envi déchaînés contre moi, depuis qu’il est de-