PARTIE I, LIVRE V. ( 1732 - 1736 .) 183
de porter le bàt : car on prétendoit alors que nous appartiendrionsà la France, et l’on faisait de la Savoie un échange pour le Mila-nais. Il faut pourtant convenir que j’avois quelques sujets decraintes ; car si cette guerre eût mal tourné pour les alliés, lapension de maman couroit un grand risque. Mais j’étois plein deconfiance dans mes bons amis ; et pour le coup, malgré la surprisede M. de Broglie, cette confiance ne fut pas trompée, grâces auroi de Sardaigne, à qui je n’avois pas pensé.
Tandis qu’on se battoit en Italie, on chantoit en France. Lesopéra de Rameau commençoient à faire du bruit, et relevèrentses ouvrages théoriques que leur obscurité laissoit à la portée depeu de gens. Par hasard j’entendis parler de son Traité de ÎHar~momie, et je n’eus point de repos que je n’eusse acquis ce livre.Par un autre hasard, je tombai malade. La maladie étoit inflam-matoire ; elle fut vive et courte, mais ma convalescence fut lon-gue , et je ne fus d’un mois en état de sortir. Durant ce temps j’é*bauchai, je dévorai mon Traité de l’Harmonie ; mais il étoit silong, si diffus, si mal arrangé , que je sentis qu’il me falloit untemps considérable pour l’étudier et le débrouiller. Je suspendoismon application et je réeréois mes yeux avec de la musique. Lescantates de Bernier, sur lesquelles je m’exerçois, ne me sortoientpas de l’esprit. J’en appris par cœur quatre ou cinq, entre autrescelle des Amours dormants, que je n’ai pas revue depuis cetemps-là, et que je sais encore presque tout entière, de même quel’Amour piqué par une abeille, très jolie cantate de Cierambault,que j’appris à peu près dans le même temps.
Pour m'achever, il arriva de la Val-d’Aost un jeune organisteappelé l’abbé Palais, bon musicien, bon homme, et qui accom-pagnoit très bien du clavecin. Je fais connoissance aveclui ; nousvoilà inséparables. Il étoit l’élève d’un moine italien, grandorganiste. Il me parloit de ses principes : je les comparaisavec ceux de mon Rameau ; je rempüssois ma tête d’accompa-gnements, d’accords, d’harmoDie. Il falloit se former l’oreilleà tout cela. Je proposai à maman un petit concert tous les mois :elle y consentit. Me voilà si plein de ce concert, que ni jour ninuit je ne m’occupois d’autre chose ; et réellement cela m’occu-poit, et beaucoup, pour rassembler la musique, les concertants,les instruments, tirer les parties, etc. Maman chantoit; le P. Ca-ton, dont j’ai parlé et dont j’ai à parler encore, chantoit aussi; unmaître à danser, appelé Roche, et son fils, jouoient du violon;