PARTIE I, LIVRE V. ( 1732 - 1736 .) 189
mes leçons quand j’y étois, mais je n’aimois pas être obligé dem’y rendre, ni que l’heure me commandât : en toute chose lagêne et l'assujettissement me sont insupportables; ils me feroientprendre en haine le plaisir même. On dit que chez les mahomé-tans un homme passe au point du jour dans les rues pour ordon-ner aux maris de rendre le devoir à leurs femmes. Je serois unmauvais Turc à ces heures-là.
J’avois quelques écolières aussi dans la bourgeoisie, et une en-tre autres qui fut la cause indirecte d’un changement de relationdont j'ai à parler, puisque enfin je dois tout dire. Elle étoit filled’un épicier, et se nommoit mademoiselle Lard, vrai modèled’une statue grecque, et que je citerois pour la plus belle fille quej’aie jamais vue, s’il y avoit quelque véritable beauté sans vie etsans ame. Son indolence, sa froideur, son insensibilité alloient àun point incroyable. Il étoit également impossible de lui plaire etde la fâcher; et je suis persuadé que si l’on eût fait sur elle quel-que entreprise, elle auroit laissé faire, non par goût, mais parstupidité. Sa mère, qui n’en vouloit pas courir le risque, ne la quit-tait pas d’un pas. En lui faisant apprendre à chanter, en lui don-nant un jeune maître, elle faisoit tout de son mieux pour l’émous-tiller; mais cela ne réussit point. Tandis que le maître agaçoit lafille, la mère agaçoit le maître, et cela ne réussissoit pas beaucoupmieux. Madame Lard ajoutait à sa vivacité naturelle toute celleque sa fille auroit dû avoir. C’était un petit minois éveillé, chif-fonné, marqué de petite-vérole. Elle avoit de petits yeux trèsardents et un peu rouges, parcequ’elle y avoit presque toujoursmal. Tous les matins, quand j’arrivois, jetrouvois prêt mon caféà la crème ; et la mère ne manquoit jamais de m’accueillir par unbaiser bien appliqué sur la bouche, et que par curiosité j’auroisbien voulu rendre à la fille, pour voir comment elle l’auroit pris.Au reste, tout cela se faisoit si simplement et si fort sans consé-quence, que quand M. Lard étoit là, les agaceries et les baisersn’en alloient pas moins leur train. C’était une bonne pûted’homme,le vrai père de sa fille, et que sa femme ne trompoit pas, parce-qu’il n'en étoit pas besoin.
Je me prêtais à toutes ees caresses avec ma balourdise ordi-naire, les prenant tout bonnement pour des marques de pureamitié. J’en étois pourtant importuné quelquefois, car la vivemadame Lard ne laissoit pas d’être exigeante; et si dans la jour-née j’avois passé devant la boutique sans m’arrêter, il y auroit eu