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Tome premier.
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PARTIE I, LIVRE V. ( 1732 - 1736 .) 191

crédule. Madame de Menthon résolut de tirer parti de cette dé-couverte ; et un jour que maman étoit au jeu avec l’ingrat favoride la dame, celle-ci prit son temps pour passer derrière sa rivale,puis renversant à demi sa chaise elle découvrit adroitement sonmouchoir : mais, au lieu du gros rat, le monsieur ne vit qu’unobjet fort différent, qu’il n’étoit pas plus aisé d’oublier que devoir; et cela ne fit pas le compte de la dame.

Je n’étois pas un personnage à occuper madame de Menthon,qui ne vouloit que des gens brillants autour d’elle : cependant ellefit quelque attention à moi, non pour ma figure, dont assurémentelle ne se soucioit point du tout, mais pour l’esprit qu’on me suppo-soit, et qui m’eût pu rendre utile à ses goûts. Elle en avoit un as-sez vif pour la satire. Elle aimoit à faire des chansons et des verssur les gens qui lui déplaisoient. Si elle m’eût trouvé assez déta-lent pour lui aider à tourner ses vers, et assez de complaisancepour les écrire , entre elle et moi nous aurions bientôt mis Cham-béri sens-dessus-dessous. On seroit remonté à la source de ceslibelles ; madame de Menthon se seroit tirée d’affaire en me sa-crifiant, et j’aurois été enfermé le reste de mes jours peut-être,pour m’apprendre à faire le Phébus avec les dames.

Heureusement rien de tout cela n’arriva. Madame de Menthonme retint à dîner deux ou trois fois pour me faire causer, et trouvaque je n’étois qu’un sot. Je le sentois moi-même et j’en gémissois,enviant les talents de mon ami Yenture, tandis que j’aurois dûremercier ma bêtise des périls dont elle me sauvoit. Je demeuraipour madame de Menthonle maître à chanter de)sa fille, et riendéplus: mais je vécus tranquille et toujours bien voulu dansCham-béri. Cela valoit mieux que d’être un bel esprit pour elle, et un ser-pent pour le reste du pays.

Quoi qu’il en soit, maman vit que pour m’arracher au péril dema jeunesse il étoit temps de me traiter en homme; et c’est cequ’elle fit, mais de la façon la plus singulière dont jamais femmese soit avisée en pareille occasion. Je lui trouvai l’air plus grave etle proposplus moralqu’àson ordinaire. A la gaieté folâtre dont elleentremêloit ordinairement ses instructions, succéda tout-à-coupun ton toujours soutenu, qui n’étoit ni familier ni sévère, maisqui sembloit préparer une explication. Après avoir cherché vaine-ment en moi-même la raison de ce changement, je la lui deman-dai: c’étoit ce qu’elle attendoit. Elle me proposa une promenadenu petit jardin pour le lendemain : nous y fûmes dès le matin. Elle