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Tome premier.
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PARTIE I, LIVRE V. (1732-1736.) 193

Oa croira que ces huit jours me durèrent huit siècles : tout aucontraire, j’aurois voulu qu’ils les eussent duré en effet. Je nesais comment décrire l’état où je me trouvois, plein d’un certaineffroi mêlé d’impatience, redoutant ce que je desirois, jusqu’àchercher quelquefois tout de bon dans ma tête quelque honnêtemoyen d’éviter d’être heureux. Qu’on se représente mon tempé-rament ardent et lascif, mon sang enflammé, mon cœur enivréd'amour, ma vigueur, ma santé, mon âge. Qu’on pense que danscet état, altéré de la soif des femmes (a), je n’avois encore appro-ché d’aucune; que l'imagination, le besoin , la vanité, la curio-sité, se réunissoient pour me dévorer de Tardent désir d’étrehomme et de le paroître. Qu’on ajoute surtout ( car c’est ce qu’ilne faut pas qu’on oublie) que mon vif et tendre attachement pourelle, loin de s’attiédir, n’avoit fait qu’augmenter de jour en jour ;que je n’étois bien qu’auprès d’elle ; que je ne m’en éloignois quepour y penser ; que j’avois le cœur plein, non seulement de sesbontés, de son caractère aimable, mais de son sexe , de sa figure,de sa personne , d’elle, en un mot, par tous les rapports sous les-quels elle pouvoit m’être chère. Et qu’on n’imagine pas que pourdix ou douze ans que j’avois de moins qu’elle, elle fût vieillie oume parût l’être. Depuis cinq ou six ans que j’avois éprouvé destransports si doux à sa première vue, elle étoit réellement très peuchangée, et ne me le paroissoit point du tout. Elle a toujours étécharmante pour moi, et l’étoit encore pour tout le monde. Sa tailleseule avoitprisun peu plus de rondeur. Du reste, c’étoit le mêmeœil, le même teint, le même sein, les mêmes traits, les mêmesbeaux cheveux blonds, la même gaieté, tout jusqu’à la même voix,cette voix argentée de la jeunesse , qui fit toujours sur moi tantd’impression, qu’encore aujourd’hui je ne puis entendre sansémotion le son d’une jolie voix de fille.

Naturellement ce que j’avois à craindre dans l’attente de lapossession d’une personne si chérie étoit de l’anticiper, et de nepouvoir assez gouverner mes désirs et mon imagination pour res-ter maître de moi-même. On verra que, dans un âge avancé, laseule idée de quelques légères faveurs qui m’attendoient près dela personne aimée allumoit mon sang à tel point, qu’il m’étoitimpossible de faire impunément le court trajet qui me séparoitd'elle. Comment, par quel prodige, dans la fleur de ma jeunesse,eus-je si peu d’empressement pour la première jouissance? Com-

(n' Via. allé ré de- femmes.

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