1ES CONFESSIONS.
194
ment pus-je en voir approcher l'heure avec plus de peine que deplaisir? Comment, au lieu des délices qui dévoient m’enivrer, sen-tois-je presque de la répugnance et des craintes? Il n’y a point àdouter quesi j’avois pu me dérober à mon bonheur avec bienséance,je ne l’eusse fait de tout mon cœur. J’ai promis des bizarreries dansl'histoire de mon attachement pour elle ; en voilà sûrement uneà laquelle on ne s’attendoit pas.
Le lecteur, déjà révolté, juge qu’étant possédée par un autrehomme, elle se dégradoit à mes yeux en se partageant, etqu’un sentiment de mésestime attiédissoit ceux qu’elle m’avoitinspirés : il se trompe. Ce partage, il est vrai, me faisoit unecruelle peine, tant par une délicatesse fort naturelle, que par -cequ’en effet je le trouvois peu digne d’elle et de moi; maisquant à mes sentiments pour elle il ne les altéroit point, et je peuxjurer que jamais je ne l’aimai plus tendrement que quand je de-sirois si peu de la posséder. Je connoissois trop son cœur chasteet son tempérament de glace pour croire un moment que le plai-sir des sens eût aucune part à cet abandon d’elle-même : j’étoisparfaitement sur que le seul soin de m’arracher à des daDgersautrement presque inévitables, et de me conserver tout entier àmoi et à mes devoirs, lui en faisoit enfreindre un qu’elle ne re-gardoit pas du même œil que les autres femmes, comme il seradit ci-après. Je la plaignois et je me plaignois. J’aurois voulu luidire : Non, maman, il n’est pas nécessaire ; je vous réponds demoi sans cela. Mais je n’osois, premièrement parce que cenetoitpas une chose à dire, et puis parcequ’au fond je sentois quecela n’étoit pas vrai, et qu’en effet il n’y avoit qu’une femme quipût me garantir des autres femmes et me mettre à l’épreuve destentations. Sans desirer de la posséder, j’étois bien aise qu’ellem’ôtat le désir d’en posséder d’autres ; tant je regardois tout cequi pouvoit me distraire d’elle comme un malheur.
La longue habitude de vivre ensemble et d’y vivre innocem-ment, loin d’affoiblir mes sentiments pour elle, les avoit renfor-cés, mais leur avoit en même temps donné une autre tournure quiles rendoitplus affectueux,plus tendrespeut-êtrc,mais moins sen-suels. A force de l’appeler maman, à force d’user avec elle de lafamiliarité d’un fils, je m’étois accoutumé à me regarder commetel. Je crois que voilà la véritable cause du peu d’empressementque j’eus de la posséder, quoiqu’elle me fût si chère. Je me sou-viens très bien que mes premiers sentiments, sans être plus vifs,