PARTIE I, LIVRE V. (1732-1736.) 195
étoiemt plus voluptueux. A Annecy, j’étois dans l’ivresse; àChannb'éri, je n’y étois plus. Je l’aimois toujours aussi passionné-ment qu’il fût possible; mais je l’aimois plus pour elle et moinspour moi, ou du moins je cherchois plus mon bonheur quemon plaisir auprès d’elle : elle étoit pour moi plus qu’une sœur,plus iqu’une mère,plus qu’une amie, plus même qu’une maîtresse;et c’iétoit pour cela qu elle n’étoit pas une maîtresse. Enfin, jel’aimiois trop pour la convoiter : voilà ce qu’il y a de plus clairdans mes idées.
Ce) jour, plutôt redouté qu’attendu, vint enfin. Je promis tout,et je ne mentis pas. Mon cœur confirmoit mes engagements sansen diesirer le prix. Je l’obtins pourtant. Je me vis pour la pre-mière fois dans les bras d'une femme, et d’une femme que j’ado-rois. Fus-je heureux? non, je goûtai le plaisir. Je ne sais quelleinvimcible tristesse en empoisonnoit le charme : j’étois comme sij’avoiis commis un inceste. Beux ou trois fois, en la pressant avectransport dans mes bras, j’inondai son sein de mes larmes. Pourelle T elle n’étoit ni triste ni vive ; elle étoit caressante et tran-quill e. Comme elle étoit peu sensuelle et n’avoit point recherché lavolupté, elle n’en eut pas les délices et n’en a jamais eu les remords.
Je le répète ; toutes ses fautes lui vinrent de ses erreurs, jamaisde ses passions. Elle étoit bien née, son cœur étoit pur, elle ai-moit les choses honnêtes, ses penchants étoient droits et ver-tueux, son goût étoit délicat; elle étoit faite pour une élégancede mœurs qu’elle a toujours aimée et qu’elle n’a jamais suivie,parcequ’au lieu d’écouter son cœur qui la menoit bien, elleécouta sa raison qui la menoit mal. Quand des principes faux l’ontégarée, ses vrais sentiments les ont toujours démentis : maismalheureusement elle se piquoit de philosophie, et la moralequ’elle s’étoit faite gâta celle que son cœur lui dictoit.
M. de Tavel, son premier amant, fut son maître de philoso-phie, et les principes qu’il lui donna furent ceux dont il avoit be-soin pour la séduire. La trouvant attachée à son mari, à ses de-voirs, toujours froide, raisonnante, et inattaquable par les sens, ill’attaqua par des sophismes, et parvint à lui montrer ses devoirsauxquels elle étoit si attachée comme un bavardage de caté-chisme fait uniquement pour amuser les enfants ; l’union dessexes, comme l’acte le plus indifférent en soi; la fidélité conju-gale, comme une apparence obligatoire dont toute la moralité re-gardoit 1 opinion ; le repos des maris, comme la seule règle du