PARTIE I, LIVRE ( 1732 - 1736 .) 197
Ce même homme qui la trompa sur un point l’instruisit excel-lemment sur mille autres; et ses passions, qui n’étoient pas fou-gueuses, lui permettant de suivre toujours ses lumières, elle alloitbien quand ses sophismes ne l’égaroient pas. Ses motifs étoientj louables jusque dans ses fautes : en s’abusant elle pouvoit malî faire, mais elle ne pouvoit vouloir rien qui fût mal. Elle abhor-j roit la duplicité , le mensonge : elle étoit juste, équitable, hu-[ maine, désintéressée, fidèle à sa parole, à ses amis, à ses devoirs! qu’elle reconnoissoitpour tels, incapable de vengeance etde haine,
: et ne concevant pas même qu’il y eût le moindre mérite à pardon-i ner.Enfin, pour revenir à ce qu’elle avoit de moins excusable, sans: estimer ses faveurs ce qu’elles valoient, elle n’en fit jamais un vilcommerce ; elle les prodiguoit, mais elle ne les vendoit pas, quoi-qu’elle fût sans cesse aux expédients pour vivre; et j'ose dire quesi Socrate put estimer Aspasie, il eût respecté madame de Warens.
Je sais d’avance qu’en lui donnant un caractère sensible et untempérament froid, je serai accusé de contradiction comme àl'ordinaire et avec autant de raison. Il se peut que la nature aiteu tort, et que cette combinaison n’ait pas dû être ; je sais seule-ment qu’elle a été. Tous ceux qui ont connu madame de Warens,et dont un si grand nombre existe encore, ont pu savoir qu’elleétoit ainsi; j’ose même ajouter qu’elle n’a connu qu’un seul vraiplaisir au monde, c’étoit d’en faire à ceux qu’elle aimoit. Toute-fois permis à chacun d’argumenter là-dessus tout à son aise, etde prouver doctement que cela n’est pas vrai. Ma fonction est dedire la vérité, mais non pas de la faire croire.
J’appris peu à peu tout ce que je viens de dire dans les entre-tiens qui suivirent notre union, et qui seuls la rendirent délicieuse.Elle avoit eu raison d’espérer que sa complaisance me seroit utile rj'en tirai pour mon instruction de grands avantages. Elle m’avoitjusqu’alors parlé de moi seul comme à un enfant. Elle com-mença de me traiter en homme, et me parla d’elle. Tout cequ’elle me disoit m’étoit si intéressant, je m’en sentois si touché,que, me repliant sur moi-même, j’appliquois à mon profit ses con-fidences plus que je n’avois fait ses leçons. Quand on sent vrai-ment que le cœur parle, le nôtre s’ouvre pour recevoir ses épan-chements; et jamais toute la morale d’un pédagogue ne vaudrale bavardage affectueux et tendre d’une femme sensée pour quil’on a de l’attachement.
L’intimité dans laquelle je vivois avec elle l’ayant mise à portée