198 LES CONFESSIONS,
de m’apprécier plus avantageusement qu’ elle n’avoit fait, elle jugeaque, malgré mon air gauche, je valois la peine d’être cultivé poul-ie monde, et que si je m’y montrais un jour sur un certain pied,je serois en état d’y faire mon chemin. Sur cette idée, elle s’atta-choit non seulement à former mon jugement, mais mon extérieur,mes manières, à me rendre aimable autant qu’estimable ; et s'ilest vrai qu’on puisse allier les succès dans le monde avec la vertu(ce que pour moi je ne crois pas), je suis sûr au moins qu’iln’y a pour cela d’autre route que celle qu’elle avoit prise,et qu’elle vouloit m’enseigner. Car madame de Warens connois-soit les hommes, et savoit supérieurement l’art de traiter aveceux] sans mensonge et sans imprudence , sans les tromperet sans les fâcher. Mais cet art étoit dans son caractère bienplus que dans ses leçons ; elle savoit mieux le mettre enpratique que l’enseigner, et j’étois l’homme du monde le moinspropre à l’apprendre. Aussi tout ce qu’elle fit à cet égard fut-il,peu s’en faut, peine perdue, de même que le soin qu’elle prit de medonner des maîtres pour la danse et pour les armes. Quoiqueleste et bien pris dans ma taille, je ne pus apprendre à danser unmenuet. J’avois tellement pris, à cause de mes cors, l’habitudede marcher du talon, que Roche ne put me la faire perdre ; et ja-mais, avec l’air assez ingambe, je n’ai pu sauter un médiocrefossé. Ce fut encore pis à la salle d’armes. Après trois mois deleçon je tirais encore à la muraille, hors d’état de faire assaut,et jamais je n’eus le poignet assez souple ou le bras assez fermepour retenir mon fleuret quand il plaisoit au maître de le fairesauter. Ajoutez que j’avois un dégoût mortel pour cet exercice, etpour le maitre qui tàchoit de me l’enseigner. Je n’aurais jamaiscru qu’on pût être si fier de l’art de tuer un homme. Pour mettreson vaste génie à ma portée, il ne s’exprimoit que par des com-paraisons tirées de la musique, qu’il ne savoit point. Il trouvoitdes analogies frappantes entre les bottes de tierce et de quarte, etles intervalles musicaux du même nom. Quand il vouloit faireuue feinte, il me disoit de prendre garde à ce dièse, parcequ’an-ciennement les dièses s’appeloient des feintes ; quand il m’avoitfait sauter de la main mon fleuret, il disoit en ricanant que c’étoitune pause. Enfin je ne vis de ma vie un pédant plus insuppor-table que ce pauvre homme avec son plumet et son plastron.
Je fis donc peu de progrès dans mes exercices, que je quittaibientôt par pur dégoût; mais j’en fis davantage dans un art plus