PARTIE I, LIVRE V. (I 732-1736.) 199
Utile, celui d’êfre content de mon sort, et de n’eu pas desirer unplus brillant pour lequel je commeDçois à sentir que je n’étois pasné. Livré tout entier au désir de rendre à maman la vie heureuse,je me plaisois toujours plus auprès d’elle ; et quand il falloit m’enéloigner pour courir en ville, malgré ma passion pour la musiqueje commençois à sentir la gène de mes leçons.
J’ignore si Claude Anet s’aperçut de l’intimité de notre com-merce. J'ai lieu de croire qu’il ne lui fut pas caché. C’étoit ungarçon très clairvoyant, mais très discret, qui ne parloit jamaiscontre sa pensée, mais qui ne la disoit pas toujours. Sans me fairele moindre semblant qu’il fût instruit, par sa conduite il parois-soit l’être ; et cette conduite ne venoit sûrement pas de bassessed’ame, mais de ce qu’étant entré dans les principes de sa mai-tresse , il ne pouvoit désapprouver qu’elle agit conséquemment.Quoique aussi jeune qu’elle, il étoit si mûr et si grave, qu’il nousregardoit presque comme deux enfants dignes d'indulgence , etnous le regardions l’un et l'autre comme un homme respectabledont nous avions l’estime à ménager. Ce ne fut qu’après qu’elle luifut infidèle que je connus bien tout l’attachement qu’elle avoitpour lui. Comme elle savoitque je ne pensois, ne sentois, ne res-piroisquepar elle, elle me montroit combien elle l’aimoit, afinque je l’aimasse de même ; et elle appuyoit encore moins sur sonamitié pour lui que sur son estime, parceque c’étoit le sentimentque je pouvois partager le plus pleinement. Combien de fois elleattendrit nos cœurs et nous fit embrasser avec larmes, en nousdisant que nous étions nécessaires tous deux au bonheur de sa vie !Et que les femmes qui liront ceci ne sourient pas malignement.Avec le tempérament qu’elle avoit, ce besoin n’étoit pas équivo-que : c’étoit uniquement celui de son cœur.
Ainsi s’établit entre nous trois une société sans autre exemplepeut-être sur la terre. Tous nos vœux, nos soins, nos cœurs,étoient en commun; rien n’en passoit au-delà de ce petit cercle.L’habitude de vivre ensemble et d’y vivre exclusivement devintsi grande, que si dans nos repas un des trois manquoit ou qu’ilvint un quatrième, tout étoit dérangé; et, malgré nos liaisonsparticulières, les tête-à-tête nous étoient moins doux que la réu-nion. Ce qui prévenoit entre nous la gêne étoit une extrême con-fiance réciproque, et ce qui prévenoit l’ennui étoit que nous étionstous fort occupés. Maman, toujours projetante et toujours agis-sante, ne nous laissoit guère oisifs ni l'un ni l’autre, et nous avions