PARTIE I, LIVRE V. (1732-1736.) 205
crus qu’aussitôt que jeserois en état d’en tirer parti, j’allois devenirun homme célèbre, un Orphée moderne, dont les sons dévoientattirer tout l’argent du Pérou. Ce dont il s’agissoit pour moi,commençant à lire passablement la musique, étoit d’apprendrela composition. La difficulté étoit de trouver quelqu’un pour mel’enseigner; car avec mon Rameau seul, je n’espérois pas y par-venir par moi-même, et depuis le départ de M. Le Maître, il n’yavoit personne en Savoie qui entendit rien à l’harmonie.
Ici l’on va voir encore une de ces inconséquences dont ma vieest remplie, et qui m’ont fait si souvent aller contre mon but, lorsmême que j’y pensois tendre directement. Tenture m'avoit beau-coup parlé de l'abbé Blanchard, son maître de composition,homme de mérite et d’un grand talent, qui pour lors étoit maîtrede musique de la cathédrale de Besançon, et qui l’est maintenantde la chapelle de Versailles. Je me mis en tête d’aller à Besançonprendre leçon de l’abbé Blanchard ; et cette idée me parut si rai-sonnable que je parvins à la faire trouver telle à maman. La voilàtravaillant à mon petit équipage, et cela avec la profusion qu’ellemettoit à toute chose. Ainsi, toujours avec le projet de prévenirune banqueroute et de réparer dans l’avenir l’ouvrage de sa dis-sipation , je commençai dans le moment même par lui causer unedépense de huit cents francs : j’accélérois sa ruine pour me mettreen état d’y remédier. Quelque folle que fût cette conduite, l’illu-sion étoit entière de ma part, et même de la sienne. Nous étionspersuadés l’un et l’autre, moi que je travaillois utilement pourelle, elle que je travaillois utilement pour moi.
J’avois compté trouver Venture encore à Annecy, et lui de-mander une lettre pour l’abbé Blanchard. Il n’y étoit plus. Il fal-lut, pour tout renseignement, me contenter d’une messe à quatreparties, de sa composition et de sa main, qu’il m’avoit laissée.Avec cette recommandation je vais à Besançon, passant par Ge-nève où je fus voir mes parents, et par Nyon où je fus voir monpère, qui me reçut comme à son ordinaire, et se chargea de mefaire parvenir ma malle, qui ne venoit qu’après moi, parcequej’étois à cheval. J’arrive à Besançon. L’abbé Blanchard me reçoitbien, me promet ses instructions et m’offre ses services. Nousétions prêts à commencer quand j’apprends par mon père que mamalle a été saisie et confisquée aux Rousses, bureau de Francesur les frontières de Suisse. Effrayé de cette nouvelle j’emploieles connoissances que je m’étois faites à Besançon pour savoir le