LES CONFESSIONS.
206
motif de cette confiscation; car, bien sûr de n’avoir point de con-trebande, je ne pouvois concevoir sur quel prétexte on l’avoit pufonder. Je l’apprends enfin : il faut le dire, car c’est un fait cu-rieux.
Je voyois à Chambéri un vieux Lyonnois, fort bon homme ,appelé M. Duvivier, qui avoit travaillé au visa sous la régence,et qui, faute d’emploi, étoit venu travailler au cadastre. Il avoitvécu dans le monde; il avoit des talents, quelque savoir, de ladouceur, de la politesse ; il savoit la musique : et comme j’étoisde chambrée avec lui, nous nous étions liés de préférence au mi-lieu des ours mal léchés qui nous entouroient. II avoit à Paris descorrespondances qui lui fournissoient ces petits riens, ces nou-veautés éphémères, qui courent on ne sait pourquoi, qui meurenton ne sait comment, sans que jamais personne y repense quandon a cessé d’en parler. Comme je Je menois quelquefois dîner chezmaman, il me faisoit sa cour en quelque sorte, et, pour se rendreagréable, il tàchoit de me faire aimer ces fadaises, pour lesquellesj’eus toujours un tel dégoût, qu’il ne m’est arrivé de la vie d’enlire une à moi seul (a). Malheureusement un de ces maudits pa-piers resta dans la poche de vested’un habit neufque j’avois portédeux ou trois fois pour être en règle avec les commis. Ce papierétoit une parodie janséniste assez plate de la belle scène du Mi-Ihridate de Racine. Je n’en avois pas lu dix vers, et l'avois laisséepar oubli dans ma poche. Voilà ce qui fit confisquer mon équi-page. Les commis firent à la tête de l’inventaire de cette malle unmagnifique procès-verbal, où, supposant que cet écrit venoit deGenève pour être imprimé et distribué en France, ils s’étendoienten saintes invectives contre les ennemis de Dieu et de l’Église,et en éloges de leur pieuse vigilance, qui avoit arrêté l’exécutionde ce projet infernal. Ils trouvèrent sans doute que mes chemisessentoient aussi l’hérésie, car, en vertu de ce terrible papier, toutfut confisqué sans que jamais (6) j’aie eu ni raison ni nouvelle dema pauvre pacotille. Les gens des fermes à qui l’on s’adressa de-mandoient tant d’instructions, de renseignements, de certificats,de mémoires, que, me perdant mille fois dans ce labyrinthe, je
(a) Var. à moi seul. Pour lui complaire, je prévois ces précieux torche-culs,jeles meltois dans ma poche, et je n’y songeois plus guepour le seul usage au •quel ils étoienl bons.
(b) Vàr» .sans que jamais, comme Que j’aie pu -m’y prendre, f aie eu — Si
l’auteur a supprimé ces mots dans son second manuscrit, ce n’est pas que cette locu-tion comme que lui parût vicieuse ; elle lui est au contraire assez fa nilière.