212 LES CONFESSIONS,
j’étoiseffrayé. J'avois cent fois remontré, prié, pressé, conjuré,et toujours inutilement. Je m’étois jeté à ses pieds, je lui avoisfortement représenté la catastrophe qui la menaçoit, je l’avoisvivement exhortée à réformer sa dépense , à commencer par moi,à souffrir plutôt un peu tandis qu’elle étoit encore jeune, que, mul-tipliant toujours ses dettes et ses créanciers, de s’exposer sur sesvieux jours à leurs vexations et à la misère. Sensible à la sincé-rité de mon zèle, elle s’attendrissoit avec moi, et me promettaitles plus belles choses du monde. Un croquant arrivoit-il, à l’in-stant tout étoit oublié. Après mille épreuves de l’inutilité de mesremontrances, que me restoit-il à faire que de détourner les yeuxdu mal que je ne pouvois prévenir? Je m’éloignois de la maisondont je ne pouvois garder la porte ; je faisois de petits voyages àNyon, à G enève, à Lyon, qui, m’étourdissant sur ma peine se-crète, en augmentaient en même temps le sujet par ma dépense.Je puis jurer que j’en aurois souffert tous les retranchements avecjoie si maman eût vraiment profité de cette épargne ; mais, cer-tain que ce que je me refusois passoit à des fripons, j’abusois desa facilité pour partager avec eux, et, comme le chien qui revientde la boucherie, j’emportais mon lopin du morceau que je n'avoispu sauver.
Les prétextas ne me manquoient pas pour tous ces voyages ,et maman seule m’en eût fourni de reste, tant elle avoit partoutde liaisons, de négociations, d’affaires, de commissions à donnerà quelqu'un de sûr. Elle ne demandoit qu’à m’envoyer, je ne de-mandois qu’à aller : cela ne pouvoit manquer de faire une vie as-sez ambulante. Ces voyages me mirent à portée de faire quelquesbonnes connoissances, qui m’ont été dans la suite agréables ouutiles ; entre autres à Lyon celle de M. Perrichon, que je me re-proche de n’avoir pas assez cultivée, vu les bontés qu’il a euespour moi ; celle du bon Parisot, dont je parlerai dans son temps ;à Grenoble, celles de madame de Deybens et de madame la pré-sidente de Bardonanche, femme de beaucoup d’esprit, et quim’eût pris en amitié, si j’avois été à portée de la voir plus sou-vent ; à Genève, celle de M. de La Closure, résident de France,qui me partait souvent de ma mère, dont malgré la mort et letemps son cœur n’avoit pu se déprendre ; celle des deux Barillot,dont le père, qui m’appeloit son petit-fils, étoit d’une société trèsaimable, et l’un des plus dignes hommes que j’aie jamais connus.Durant les troubles de la république, ces deux citoyens se jeté-