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Tome premier.
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216 LES CONFESSIONS.

Quand j’en eus une, mes sens furent tranquilles, mais mon cœurne le fut jamais. Les besoins de l’amour me dévoroient au sein dela jouissance. J’avois une tendre mère, une amie chérie; mais ilme falloit une maîtresse. Je me la flgurois à sa place ; je me lacréois de mille façons pour me donner le change à moi-même. Sij’avois cru tenir maman dans mes bras quand je l’y tenois, mesétreintes n’auroient pas été moins vives, mais tous mes désirs seseraient éteints; j’aurais sangloté de tendresse, mais je n’auroispas joui. Jouir! ce sort est-il fait pour l’homme? Ah! si jamaisune seule fois en ma vie j'avois goûté dans leur plénitude toutesles délices de l’amour, je n’imagine pas que ma frêle existencey eût pu suffire ; je serais mort sur le fait.

J’étois donc brûlant d’amour sans objet ; et c’est peut-être ainsiqu’il épuise le plus. J’étois inquiet, tourmenté du mauvais étatdes affaires de ma pauvre maman, et de son imprudente conduite,qui ne pouvoit manquer d’opérer sa ruine totale en peu de temps.Ma cruelle imagination, qui va toujours au-devant des malheurs,me donnoit celui-là sans cesse dans tout son excès et dans toutesses suites. Je me voyois d’avance forcément séparé par la misèrede celle à qui j’avois consacré ma vie, et sans qui je n’en pouvoisjouir. Voilà comment j’avois toujours l’ame agitée. Les désirs etles craintes me dévoroient alternativement.

La musique étoit pour moi une autre passion moins fougueuse,mais non moins consumante par l’ardeur avec laquelle je m’y li-vrais , par l’étude opiniâtre des obscurs livres de Rameau, parmon invincible obstination à vouloir en charger ma mémoire quis’y refusoit toujours, par mes courses continuelles, par les com-pilations immenses que j’entassois, passant très souvent à copierles nuits entières. Et pourquoi m’arrêter aux choses permanentes,tandis que toutes les folies qui passoient dans mon inconstantetête, les goûts fugitifs d’un seul jour, un voyage, un concert, unsouper, une promenade à faire, un roman à lire, une comédie àvoir, tout ce qui étoit le moins du monde prémédité dans mes plai-sirs ou dans mes affaires, devenoit pour moi autant de passionsviolentes, qui dans leur impétuosité ridicule me donnoient le plusvrai tourment? La lecture des malheurs imaginaires de Cléveland,faite avec fureur et souvent interrompue, m’a fait faire, je crois,plus de mauvais sang que les miens.

Il y avoit un Genevois nommé M. Bagueret, lequel avoit étéemployé sous Pierre-le-Grand à la cour de Russie ; un des plus