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Tome premier.
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222 LES CONFESSIONS,

sauce ; et il y a long-temps que j’ai dit et senti que le propriétaireet le possesseur sont souvent deux personnes très différentes,même en laissant à part les maris et les amants.

Ici commence le court bonheur de ma vie ; ici viennent les pai-sibles mais rapides moments qui m'ont donné le droit de dire quej’ai vécu. Moments précieux et si regrettés! ah! recommencezpour moi votre aimable cours ; coulez plus lentement dans monsouvenir, s’il est possible, que vous ne fites réellement dans votrefugitive succession. Comment ferai-je pour prolonger à mon gréce récit si touchant et si simple, pour redire toujours les mêmeschoses, et n’ennuyer pas plus mes lecteurs en les répétant que jene m’ennuyois moi-même en les recommençant sans cesse? En-core si tout cela consistoit en faits, en actions , en paroles, jepourrois le décrire et le rendre en quelque façon ; mais commentdire ce qui n’étoit ni dit, ni fait, ni pensé même, mais goûté, maissenti, sans que je puisse énoncer d’autre objet de mon bonheurque ce sentiment même? Je me levois avec le soleil, et j’étoisheureux ; je me promenois, et j etois heureux ; je voyois maman,et j’étois heureux ; je la quittais, et j’étois heureux ; je parcouroisles bois, les coteaux, j’errois dans les vallons, je lisois, j’étois oisif,je travail lois au jardin, je cueillois les fruits, j’aidois au ménage,et le bonheur me suivoit partout : il n’étoit dans aucune choseassignable, il était tout en moi-même, il ne pouvoit me quitter unseul instant.

Rien de tout ce qui m'est arrivé durant cette époque chérie,rien de ce que j’ai fait, dit et pensé tout le temps qu’elle a duré,n'est échappé de ma mémoire. Les temps qui précèdent et quisuivent me reviennent par intervalles; je me les rappelle inéga-lement et confusément; mais je me rappelle celui-là tout entiercomme s’il duroit encore. Mon imagination, qui dans ma jeunessealloit toujours en avant, et maintenant rétrograde, compense parces doux souvenirs l’espoir que j’ai pour jamais perdu. Je ne voisplus rien dans l’avenir qui me tente; les seuls retours du passépeuvent me flatter, et ces retours si vifs et si vrais dans l’époquedont je parle me font souvent vivre heureux, malgré mes mal-heurs.

Je donnerai de ces souvenirs un seul exemple qui pourra fairejuger de leur force et de leur vérité. Le premier jour que nousallâmes coucher aux Charmettes, maman était en chaise à por-teurs, et je la suivois à pied. Le chemin monte : elle étoit assez