PARTIE I, LIVRE VI. ( 1736 .) 223
pesiante, et craignant de trop fatiguer ses porteurs, elle voulutdescendre à peu près à moitié chemin pour faire le reste à pied.En marchant elle vit quelque chose de bleu dans la haie, et medit : Yoilà de la pervenche encore en fleur. Je n’avois jamais vude la pervenche, je ne me baissai pas pour l'examiner, et j’ai lavute trop courte pour distinguer à terre les plantes de ma hauteur.Je Jetai seulement en passant un coup d’œil sur celle-là, et prèsde trente ans se sont passés sans que j’aie revu de la pervenche ouqute j’y aie fait attention. En 1764 , étant à Cressier avec mon•amd M. Du Peyrou, nous montions une petite montagne au som-ment de laquelle il a un joli salon qu'il appelle avec raison Belle-Vuie. Je eommeneois alors d’herboriser unpeu. En montant et re-gardant parmi les buissons, je pousse un cri de joie : Ah! voilàde la pervenche! et c’en étoit en effet. Du Peyrou s’aperçut dutra nsport, mais il en ignoroit la cause ; il l'apprendra, je l’espère,lorsqu’un jour il lira ceci. Le lecteur peut juger par l’impressiond’un si petit objet, de celle que m’ont faite tous ceux qui se rap-portent à la même époque.
Cependant l'air de la campagne ne me rendit point ma premièresanté. J’étois languissant ; je le devins davantage. Je ne pus sup-porter le lait; il fallut le quitter. C’étoit alors la mode de l’eaupour tout remède; je me mis à l’eau, et si peu discrètement,qu’elle faillit me guérir, non de mes maux, mais de la vie. Tousles. matins, en me levant, j’allois à la fontaine avec un grand go-belet, et j’en buvois successivement, en me promenant, la valeurde deux bouteilles. Je quittai tout-à-fait le vin à mes repas. L’eauque je buvois étoit un peu crue et difficile à passer, comme sontla plupart des eaux des montagnes. Bref, je fis si bien, qu’enmoins de deux mois je me détruisis totalement l’estomac, quej’avois eu très bon jusqu’alors. Ne digérant plus, je compris qu’ilne falloit plus espérer de guérir. Dans ce même temps il m'arrivaun accident aussi singulier par lui-même que par ses suites, quine finiront qu’avec moi.
Un matin que je n’étois pas plus mal qu’à l’ordinaire, en dres-sant une petite table sur son pied, je sentis dans tout mon corpsune révolution subite et presque inconcevable. Je ne saurois mieuxla comparer qu’à une espèce de tempête qui s’éleva dans monsang et gagna dans l’instant tous mes membres. Mes artères semirent à battre d’une si grande force, que non seulement je sen-tois leur battement, mais que je l'entendois même, et surtout ce-