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Tome premier.
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224 LES CONFESSIONS.

I ji des carotides. Un grand bruit d’oreilles se joignit à cela, et cebruit étoit triple ou plutôt quadruple, savoir : un bourdonnementgrave et sourd, un murmure plus clair comme d’une eau cou-rante , un sifflement très aigu, et le battement que je viens dedire, et dont je pouvois aisément compter les coups sans me tâterle pouls ni toucher mon corps de mes mains. Ce bruit interne étoitsi grand, qu’il mota la finesse d’ouïe que j’avois auparavant, etme rendit non tout-à-fait sourd, mais dur d’oreille, comme je lesuis depuis ce temps-là.

On peut juger de ma surprise et de mon effroi. Je me crusmort ; je me mis au lit : le médecin fut appelé ; je lui contai moncas en frémissant, et le jugeant sans remède. Je crois qu’il en pensade même; mais il fit son métier. Il m’enfila de longs raisonne-ments où je ne compris rien du tout; puis, en conséquence de sasublime théorie, il commença in anima vili la cure expérimen-tale qu’il lui plut de tenter. Elle étoit si pénible, si dégoûtante,et opéroit si peu, que je m’en lassai bientôt; et au bout de quel-ques semaines, voyant que je n’étois ni mieux ni pis, je quittai lelit et repris ma vie ordinaire avec mon battement d’artères et mesbourdonnements, qui depuis ce temps-là, c’est-à-dire depuis trenteans, ne m’ont pas quitté une minute.

J’avois été jusqu’alors grand dormeur. La totale privation dusommeil, qui se joignit à tous ces symptômes, et qui les a constam-ment accompagnés jusqu’ici, acheva de me persuader qu’il merestoit peu de temps à vivre. Cette persuasion me tranquillisapour un temps sur le soin de guérir. Ne pouvant prolonger mavie, je résolus de tirer du peu qu’il m’en restoit tout le parti qu’ilétoit possible; et cela se pouvoit, par une singulière faveurde la nature, qui, dans un état si funeste, m’exemptoit des dou-leurs qu’il sembloit devoir m’attirer. J’étois importuné de ce bruit,mais je n’en souffrois pas ; il n’étoit accompagné d’aucune autreincommodité habituelle que de l’insomnie durant les nuits, et entout temps d’une courte haleine qui n’alloit pas jusqu’à l’asthme,et ne se faisoit sentir que quand je voulois courir ou agir un peufortement.

Cet accident, qui devoit tuer mon corps, ne tua que mes pas-sions; et j’en bénis le ciel chaque jour par l’heureux effet qu’ilproduisit sur mon ame. Je puis bien dire que je ne commençai devivre que quand je me regardai comme un homme mort. Donnantleur véritable prix aux choses quej’allois quitter, je commençai