PARTIE I, L1\RE VI. (1736.) 231
divisant dans ses branches. Je vis qu’il falloit faire tout le con-traire, les prendre chacune séparément, et les poursuivre cha-cune à part (a) jusqu’au point où elles se réunissent. Ainsi, je re-vins à la synthèse ordinaire; mais j’y revins en homme qui saitce qu’il fait. La méditation me tenoit en cela lieu deconnois-sances, et une réflexion très naturelle aidoit à me bien guider.Soit que je vécusse ou que je mourusse, je n’avois point de tempsàperdre. Ne rien savoir à près de vingt-cinq ans, et vouloir toutapprendre, c’est s’engager à bien mettre le temps à profit. Ne sa-chant à quel point le sort ou la mort pouvoient arrêter mon zèle,je voulois à tout événement acquérir des idées de toutes choses,tant pour sonder mes dispositions naturelles que pour juger parmoi-même de ce qui méritoit le mieux d’être cultivé.
Je trouvai dans l’exécution de ce plan un autre avantage au-quel je n’avois pas pensé, celui de mettre beaucoup de temps àprofit. Il faut que je ne sois pas né pour l’étude, car une longueapplication me fatigue à tel point qu’il m’est impossible de m’oc-cuper demi-heure de suite avec force du même sujet, surtout ensuivant les idées d’autrui ; car il m’est arrivé quelquefois de melivrer plus long-temps aux miennes, et même avec assez de suc-cès. Quand j’ai suivi durant quelques pages un auteur qu’il fautlire avec application, mon esprit l’abandonne et se perd dans lesnuages. Si je m’obstine, je m’épuise inutilement, les éblouisse-ments me prennent, je ne vois plus rien : mais que des sujetsdifférents se succèdent, même sans interruption, l’un me délassede l’autre, et, sans avoir besoin de relâche, je les suis plus aisé-ment. Je mis à profit cette observation dans mon plan d’études,et je les entremêlai tellement que je m’occupois tout le jour et neme fatiguois jamais. Il est vrai que les soins champêtres et domes-tiques faisoient des diversions utiles ; mais, dans ma ferveur crois-sante, je trouvai bientôt le moyen d’en ménager encore le tempspour l’étude, et de m’occuper à la fois de deux choses, sans son-ger que chacune en alloit moins bien.
Dans tant de menus détails qui me charment et dont j’excèdesouvent mon lecteur, je mets pourtant une discrétion dont il nese douteroit guère, si je n’avois soin de l’en avertir. Ici, parexemple, je me rappelle avec délices tous les différents essais queje fis pour distribuer mon temps de façon que j’y trouvasse à lafois autant d’agrément et d’utilité qu’il étoit possible; et je puis
(a) Vab. et tes poursuivre ainsi jusqu'au....