LES CONFESSIONS.
*232
dire que ce temps, où je vivois dans la retraite et toujours malade,fut celui de ma vie où je fus le moins oisif et le moins ennuyé.Deux ou trois mois se passèrent ainsi à tâter la pente de mon es-prit, et à jouir, dans la plus belle saison de l’année et dans unlieu qu’elle rendoit enchanté, du charme delà vie dont je sentoissi bien le prix, de celui d’une société aussi libre que douce, si l’onpeut donner le nom de société à une aussi parfaite union, et decelui des belles connoissances que je me proposois d’acquérir ; carc'étoit pour moi comme si je les avois déjà possédées, ou plutôtc'étoit mieux encore, puisque le plaisir d’apprendre entroit pourbeaucoup dans mon bonheur.
Il faut passer sur ces essais, qui tous étoient pour moi des jouis-sances, mais trop simples pour pouvoir être expliquées. Encoreun coup, le vrai bonheur ne se décrit pas, il se sent, et se sentd’autant mieux qu’il peut le moins se décrire, parcequ’il ne ré-sulte pas d’un recueil,de faits, mais qu’il est un état permanent.Je me répète souvent, mais je me répéterois bien davantage, si jedisois la même chose autant de fois qu’elle me vient dans l’esprit.Quand enfin mon train de vie souvent changé eut pris un coursuniforme, voici à peu près quelle en fut la distribution :
Je me levois tous les matins avant le soleil; je montois par unverger voisin dans un très joli chemin qui étoit au-dessus dela vigne, et suivoit la côte jusqu’à Chambéri. Là, tout en mepromenant, je faisois ma prière, qui ne consistoit pas en unvain balbutiement de lèvres, mais dans une sincère élévation decœur à l’auteur de cette aimable nature dont les beautés étoientsous mes yeux. Je n’ai jamais aimé à prier dans la chambre ; ilme semble que les murs et tous ces petits ouvrages des hommess’interposent entre Dieu et moi. J’aime à le contempler dans sesœuvres tandis que mon cœur s’élève à lui. Mes prières étaientpures, je puis le dire, et dignes par-là d’être exaucées. Je ne de-mandois pour moi, et pour celle dont mes vœux ne me séparoientjamais, qu’une vie innocente et tranquille, exempte du vice, dela douleur, des pénibles besoins, la mort des justes, et leur sortdans l’avenir. Du reste, cet acte se passoitplus en admiration etet en contemplation qu’en demandes ; et je savois qu’auprès dudispensateur des vrais biens, le meilleur moyen d’obtenir ceuxqui nous sont nécessaires est moins de les demander que de lesmériter. Je revenois en me promenant par un assez grand tour,occupé à considérer avec intérêt et volupté les objets champêtres