236 LES CONFESSIONS,
suite nous fîmes si bien connoissance, que quelque près que jevinsse , elles me laissoient faire ; et quelque pleines que fussentles ruches prêtes à jeter leur essaim, j’en étois quelquefois en-touré , j’en avois sur les mains, sur le visage, sans qu’aucuneme piquât jamais. Tous les animaux se défient de l’homme, etn’ont pas tort; mais sont-ils sûrs une fois qu’il ne leur veut pasnuire, leur confiance devient si grande, qu’il faut être plus quebarbare pour en abuser.
Je retournois à mes livres : mais mes occupations de l’après-midi dévoient moins porter le nom de travail et d’étude que derécréations et d’amusement. Je n’ai jamais pu supporter l’applica-tion du cabinet après mon dîner, et en général toute peine mecoûte durant la chaleur du jour. Je m’occupois pourtant, maissans gêne et presque sans règle , à lire sans étudier. La choseque je suivois le plus exactement étoit l’histoire et la géographie;et comme cela ne demandoit point de contention d’esprit, j’y fisautant de progrès que le permettait mon peu de mémoire. Jevoulus étudier le P. Pétau, et je m’enfonçai dans les ténèbres dela chronologie ; mais je me dégoûtai de la partie critique, qui n’ani fond ni rive, et je m’affectionnai par préférence à l’exacte me-sure des temps et à la marche des corps célestes. J’aurois mêmepris du goût pour l’astronomie si j’avois eu des instruments; maisil fallut me contenter de quelques éléments pris dans des livres ,et de quelques observations grossières faites avec une lunetted’approche, seulement pour connoitre la situation générale duciel : car ma vue courte ne me permet pas de distinguer, à yeuxnus, assez nettement les astres. Je me rappelle à ce sujet uneaventure dont le souvenir m’a souvent fait rire. J’avois achetéun planisphère céleste pour étudier les constellations. J’avois atta-ché ce planisphère sur un châssis; et les nuits où le ciel étoit se-rein, j’allois dans le jardin poser mon châssis sur quatre piquetsde ma hauteur, le planisphère tourné en dessous ; et pour l'éclai-rer sans que le vent soufflât ma chandelle, je la rois dans un seauà terre entre les quatre piquets ; puis, regardant alternativementle planisphère avec mes yeux et les astres avec ma lunette, jem’exerçois à connoitre les étoiles et à discerner les constellations.Je crois avoir dit que le jardin de M. Noiret étoit en terrasse ; onvoyoit du chemin tout ce qui s’y faisoit. Un soir, des paysanspassant assez tard me virent dans un grotesque équipage occupéà mon opération, La lueur qui donnoit sur mon planisphère, et