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Tome premier.
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PARTIE I, LIVRE VI. (1736.) 237

dont; ils ne voyoient pas la cause, parceque la lumière étoit ca-chée: à leurs yeux par les bords du seau ; ces quatre piquets, cegrand papier barbouillé de ligures, ce cadre, et le jeu de ma lu-nette, qu’ils voyoient aller et venir, donnoient à cet objet un airde grimoire qui les effraya. Ma parure n’étoit pas propre à lesrassurer : un chapeau clabaud par-dessus mon bonnet, et un pet-en-l’air ouaté de maman qu’elle m’avoit obligé de mettre, of-froient à leurs yeux l’image d’un vrai sorcier; et comme il étoitprès de minuit, ils ne doutèrent point que ce ne fût le commen-cement du sabbat. Peu curieux d’en voir davantage, ils se sau-vèrent très alarmés, éveillèrent leurs voisins pour leur conter leurvision ; et l’histoire courut si bien, que dès le lendemain chacunsut dans le voisinage que le sabbat se tenoit chez M. Noiret. Jene sais ce qu’eût produit enfin cette rumeur, si l’un des paysans,témoin de mes conjurations, n’en eût le même jour porté saplaiute à deux jésuites qui venoient nous voir, et qui, sans sa-voir de quoi il s’agissoit, les désabusèrent par provision. Ils nouscornèrent l’histoire ; je leur en dis la cause, et nous rîmes beau-coup. Cependant il fut résolu, crainte de récidive, que j’observe-rois désormais sans lumière, etquej’irois consulter le planisphèredans la maison. Ceux qui ont lu dans les Lettres de la Montagnema magie de Venise trouveront, je m’assure, que j'avois delongue main une grande vocation pour être sorcier (‘).

Tel étoit mon train de vie aux Charmettes quand je n’étois oc-cupé d’aucuns soins champêtres ; car ils avoient toujours la pré-férence, et dans ce qui n’excédoit pas mes forces je travailloiscomme un paysan; mais il est vrai que mon extrêmefoiblesse neme laissoit guère alors sur cet article que le mérite de la bonnevolonté. D’ailleurs je voulois faire à la fois deux ouvrages, et parcette raison je n’en faisois bien aucun. Je m’étois mis dans la tètede me donner par force de la mémoire ; je m’obstinois à vouloirbeaucoup apprendre par cœur. Pour cela je portois toujours avecmoi quelque livre qu’avec une peine incroyable j’étudiois et repas-sois tout en travaillant. Je ne sais pas comment l’opiniâtreté deces vains et continuels efforts ne m’a pas enfin rendu stupide. 11faut que j’aie appris et rappris bien vingt fois les Êglogues deVirgile, dont je ne sais pas un seul mot. J’ai perdu ou dépareillé

(“) Voyez dans les Lettres de la Montagne, première partie, lettre III, une noteoù il fait te récit d’un tour de sorcellerie fait par lui-même à Venise, à l’aide d’unecomposition chimique.