238 LES confessions.
des multitudes de livres, par l’habitude que j'avois d’en porterpartout avec moi au colombier, au jardin, au verger, à la vigne.Occupé d’autre chose, je posois mon livre au pied d’un arbre ousur la haie; partout j’oubliois de le reprendre, et souvent au boutde quinze jours je le retrouvois pourri ou rongé des fourmis et deslimaçons. Cette ardeur d’apprendre devint une manie qui me ren-doit comme hébété, tout occupé que j’étois sans cesse à marmot-ter entre mes dents.
Les écrits de Port-Royal et de l’Oratoire étant ceux que je li-sois le plus fréquemment, m’avoient rendu demi-janséniste, et,malgré toute ma confiance, leur dure théologie m’épouvantoitquelquefois. La terreur de l'enfer, que jusque là j’avois très peucraint, troubloit peu à peu ma sécurité; et si maman ne m’eûttranquillisé l’ame, eette effrayante doctrine m’eût enfin tout-à-faitbouleversé. Mon confesseur, qui étoit aussi le sien, contribuoitpour sa part à me maintenir dans une bonne assiette. C’étoit leP. Hemet, jésuite , bon et sage vieillard, dont la mémoire me seratoujours en vénération. Quoique jésuite, il avoit la simplicitéd'un enfant, et sa morale, moins relâchée que douce , étoit pré-cisément ce qu’il me falloit pour balancer les tristes impressionsdu jansénisme. Ce bonhomme et son compagnon, le P. Cop-pier, venoient souvent nous voir aux Charmettes, quoique lechemin fût fort rude, et assez long pour des gens de leur âge.Leurs visites me faisoient grand bien : que Dieu veuille le rendreà leurs âmes! car ils étoienttrop vieux alors pour que je les pré-sume en vie encore aujourd’hui. J’aîlois aussi les voir à Cham-béri ; je me familiarisois peu à peu avec leur maison ; leur biblio-thèque étoit à mon service. Le souvenir de cet heureux tempsse lie avec celui des jésuites au point de me faire aimer l’un parl’autre ; et quoique leur doctrine m’ait toujours paru dangereuse,je n’ai jamais pu trouver en moi le pouvoir de les haïr sincère-ment.
Je voudrois savoir s’il passe quelquefois dans lescœursdes autreshommes des puérilités pareilles à celles qui passent quelquefoisdans le mien. Au milieu de mes études et d’une vie innocente au-tant qu’on la puisse mener, et malgré tout ce qu’on m’avoit pudire, la peur de l’enferm’agitoit encore souvent. Je medemandois :En quel état suis-je? si je mourois à l’instant même, serois-jedamué ? Selon mes jansénistes la chose étoit indubitable ; mais se-lon ma conscience il me paroissoit que non. Toujours craintif et