Band 
Tome premier.
Seite
239
JPEG-Download
 

PARTIE (. LIVRE VI. ( 1736 .) 239

flotttant dans cette cruelle incertitude, j’avois recours, pour en sor-tir, aux expédients les plus risibles, et pour lesquels je ferois vo-lontiers enfermer un homme si je lui en voyois faire autant. Unjouir, rêvant à ce triste sujet, je m’exerçois machinalement à lancerdes. pierres contre les troncs des arbres, et cela avec mon adresseordiinaire, c’est-à-dire sans presque en toucher aucun. Toutau mi-lieui de ce bel exercice, je m’avisai de m’en faire une espèce de pro-nostic pour calmer mon inquiétude. Je me dis : Je m’en vais jetercettte pierre contre l’arbre qui est vis-à-vis de moi : si je le touche,sigme de salut ; si je le manque, signe de damnation. Tout en di-sant ainsi, je jette ma pierre d’une main tremblante et avec unhorrible battement de cœur , mais si heureusement, qu’elle vafrapper au beau milieu de l’arbre ; ce qui véritablement n’étoitpas; difficile, car j’avois eu le soin de le choisir fort gros et fortprès. Depuis lors je n’ai plus douté de mon salut. Je ne sais, enme rappelant ce trait, si je dois rire ou gémir sur moi-même.Vous autres grands hommes qui riez sûrement, félicitez-vous;mais n’insultez pas à ma misère, car je vous jure que je la sensbien.

Au reste, ces troubles, ces alarmes, inséparables peut-être de ladévotion, n’étoient pas un état permanent. Communément j étaisassez tranquille, et l’impression que l’idée d’une mort prochainefaisoit sur mon ame étoit moins de la tristesse qu’une langueur pai-sible, et qui même avoit ses douceurs. Je viens de retrouver parmide vieux papiers une espèce d’exhortation que je me faisois à moi-même, et où je me félicitais de mourir à l’âge où l’on trouve assezde courage en soi pour envisager la mort, et sans avoir éprouvéde grands maux ni de corps ni d’esprit durant ma vie. Que j’avoisbien raison ! Un pressentiment me faisoit craindre de vivre poursouffrir. Il sembloit que je prévoyois le sort qui m’attendoit surmes vieux jours. Je n’ai jamais été si près de la sagesse que du-rant cette heureuse époque. Sans grands remords sur le passé,délivré des soucis de l’avenir, le sentiment qui dominoit constam-ment dans mon ame étoit de jouir du présent. Les dévots ont pourl’ordinaire une petite sensualité très vive qui leur fait savoureravec délices les plaisirs innocents qui leur sont permis. Les mon-dains leur en font un crime , je ne sais pourquoi ; ou plutôt jele sais bien, c’est qu’ils envient aux autres la jouissance desplaisirs simples dont eux-mêmes ont perdu le goût. Je l'avois, cegoût, et je trouvois charmant de le satisfaire en sûreté de con-