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Tome premier.
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240 LES CONFESSIONS,

science. Mon cœur, neuf encore, se livroit à tout avec un plaisird’enfant, ou plutôt, si je l’ose dire, avec une volupté d’ange;car en vérité ces tranquilles jouissances ont la sérénité de cellesdu paradis. Des dîners faits sur l'herbe à Montagnole, des sou-pers sous le berceau, la récolte des fruits, les vendanges , lesveillées à teiller avec nos gens, tout cela faisoit pour nous autantde fêtes auxquelles maman prenoit le même plaisir que moi. Despromenades plus solitaires avoient un charme plus grand encore,parceque le cœur s’épanchoit plus en liberté. Nous en fîmes uneentre autres qui fait époque dans ma mémoire, un jour de Saint-Louis , dont maman portoit le nom. Nous partîmes ènsemble etseuls de bon matin, après la messe qu’un carme étoit venu nousdire, à la pointe du jour, dans une chapelle attenante à la maison.J’avois proposé d’aller parcourir la côte opposée à celle où nousétions, et que nous n’avions point visitée encore. Nous avionsenvoyé nos provisions d’avance, car la course devoit durer toutle jour. Maman, quoiqu’un peu ronde et grasse, ne marchoit pasmal : nous allions de colline en colline et de bois en bois, quel-quefois au soleil et souvent à l’ombre, nous reposant de temps entemps, et nous oubliant des heures entières ; causant de nous ,de notre union, de la douceur de notre sort, et faisant pour sadurée des vœux qui ne furent pas exaucés. Tout sembloit con-spirer au bonheur de cette journée. Il avoit plu depuis peu ; pointde poussière, et des ruisseaux bien courants ; un petit vent fraisagitoit les feuilles, l’air étoit pur, l’horizon sans nuage ; la sérénitérégnoit au ciel comme dans nos cœurs. Notre dîner fut fait chezun paysan, et partagé avec sa famille, qui nous bénissoit de boncœur. Ces pauvres Savoyards sont si bonnes gens ! Après le dînernous gagnâmes l’ombre sous de grands arbres, où, tandis quej’amassois des brins de bois sec pour faire notre café, mamans’amusoit à herboriser parmi les broussailles ; et, avec les fleursdu bouquet que chemin faisant je lui avois ramassé, elle me fitremarquer dans leur structure mille choses curieuses, qui m’amu-sèrent beaucoup et qui dévoient me donner du goût pour la bota-nique ; mais le moment n’étoit pas venu, j’étois distrait par tropd’autres études. Une idée qui vint me frapper fit diversion auxfleurs et aux plantes. La situation d’ame où je me trouvois, toutce que nous avions dit et fait ce jour-là, tous les objets qui m’a-voient frappé, me rappelèrent l’espèce de rêve que tout éveilléj’avois fait à Annecy sept ou huit ans auparavant, et dont j’ai